Jérusalem, la croix et la barrière

Posté par : Slimane Zeghidour

Eglise_soldats_3 N’était le dogme chrétien de la résurrection du Christ, Jésus s'en serait retourné dans sa tombe. Il y aurait eu de quoi, ce dimanche 9 novembre 2008, à l’intérieur du Saint-Sépulcre à Jérusalem, le sanctuaire édifié sur le lieu supposé de la crucifixion du Sauveur, l'endroit où il aurait été mis en terre avant de ressusciter pour s’éleverImage_6_3 au ciel.

Là au milieu d’une foule de touristes recueillis, éclata, sans crier gare, une aussi violente que soudaine échauffourée entre moines arméniens et popes grecs. insultes en tous idiomes, coups de pieds et de poings, de cierges convertis en gourdins, d’encensoirs… On tenta de s’étrangler, de s’arracher les barbes et, sacrilège en Orient!, les soutanes… Ebahis, bousculés par des gardes-frontières israéliens accourus  en force pour séparer les frères ennemis, les visiteurs ne savaient plus à quel saint se vouer dans cette bagarre des serviteurs du Christ, par-dessus son tombeau .

Image_13_7 Les lieux saints en ont connu de pires, mais jamais bataille ne fut si amplement relayée grâce aux caméscopes et téléphones des touristes qui ont abreuvé d'images YouTube, puis les petits et grands écrans du monde entier. Elles furent diffusées dans les journaux télévisés avecCure_sang_8 des commentaires assez évasifs, personne ne

semblant comprendre les enjeux de cette bagarre de moines, tous chrétiens, sans grand rapport avec le conflit israélo-palestinien.

Le lendemain de l'événement, le patriarche grec-orthodoxe, Théophilos III, devait dénoncer les “empiétements” des Arméniens sur les “droits” des Grecs dans le sanctuaire le plus vénéré par les chrétiens. Il invoqua le “Statu Quo”, un décret de 1852 édicté par le sultan ottoman, alors maître de la Syrie-Palestine, afin de départager le sanctuaire entre six Eglises : les orthodoxes grecque, arménienne, copte, syriaque, éthiopienne, et la catholique latine.

En vertu du Statu Quo, garanti par plus d’un traité international, l'usage et l'entretien des Lieux saints chrétiens de Palestine (en l’occurrence le Saint-Sépulcre de Jérusalem et la basilique de la Nativité de Bethléem) sont depuis lors soumis à un règlement aussi tatillon que drastique. Ainsi, seules trois Eglises –grecque, arménienne, latine- ont le droit de “faire” ouvrir le sanctuaire du Saint-Sépulcre et, pour n’en favoriser aucune, toutes ont accepté que les clés restent en possession de deux familles musulmanes, les Joudeh et les Nusseibeh, héritières de ce privilège unique que le grand Saladin octroya à leurs ancêtres en 1192.

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Trois fois par jour, donc, un Joudeh   apporte la clé et la remet à un Nusseibeh lequel, suivant en cela un rituel inamovible depuis un siècle et demi, l’exhibe devant l’assistance avant de la glisser dans la serrure. D’abord à 3h 30 du matin pile –avec une ponctualité suisse ! -, puis à la mi-journée et enfin le soir juste après l’appel du muezzin de la mosquée Omar, attenante à l’église du Saint-Sépulcre. Le Statu Quo régit tous les détails –autant d’endroits où pourrait se cacher le diable. Y compris le ménage dont la questionCur_blesse_8 fut réglée à l’aube du XX° siècle suite –déjà!- à une implacable “guerre des balais” : les Grecs balayent le parvis, les latins astiquent les marches conduisant à la chapelle des Francs… Le dépoussiérage de la Pierre d’Onction revient aux trois Eglises, à tour de rôle. Quant aux huit lampes qui l’éclairent “ quatre appartiennent aux Grecs, deux aux Arméniens, une aux Latins et une aux Coptes.

Pour autant, l'établissement du Statu Quo n'a pas cautérisé les vieilles rancunes. La dernière bagarre au Saint-Sépulcre n’était pas plus inédite qu’imprévisible. Bien au contraire.  En 2004, orthodoxes et catholiques  s'y étaient affrontés à coups de poings parce que les Grecs, qui célébraient l’Exaltation de la Sainte-Croix, avaient jugé “irrespectueux” que les Latins aient … laissé ouverte la porte de la toute proche chapelle franciscaine. Deux ans plus tôt, 2002, un moine copte qui était posté sur un toit contigu au Saint-Sépulcre estima que le voisin éthiopien avait déplacé sa chaise de l’endroit ombragé où elle se trouvait. Onze curés furent hospitalisés suite à l’altercation.

Bethvieux_3 C'est Clochemerle au Proche-Orient ?  Il n’a pas manqué de bonnes gens pour rappeler, à la “faveur” de cette flambée de fièvre que la guerre de Crimée (1853-1856), qualifiée à juste titre de “première guerre moderne” - autrement dit dévastatrice à cause des engins de mort “modernes” qui y furent déployés -, fut le résultat direct et fatal d’une querelle de clochers qui opposa les Grecs aux Latins dans la basilique de la Nativité à Bethléem.

Des Grecs y avaient, en effet, dérobé en 1847 l’étoile d’argentEtoile_vraoi_4 fixée au sol marbré de la grotte de la Nativité. Il n’en fallut pas plus pour que les Latins, gardiens reconnus des lieux –et de la relique argentée – ne fissent appel au secours de la France, protectrice attitrée des catholiques de l’Orient arabe. Protestant contre le régime de faveur accordé à l’Eglise romaine,le tsar Nicolas I° demanda alors au sultan ottoman d’accepter le protectorat de la Russie sur tous les sujets slaves et orthodoxes de l’Empire ottoman, Serbes, Bulgares, Roumains, Moldaves, Grecs et Arabes de la Syrie-Palestine.

Image_52_2 Refus net du Grand Turc, appuyé par Napoléon III et la reine Victoria d’Angleterre. Furieux, le tsar envahit fin 1853 les provinces ottomanes de la Valachie et de la Moldavie. Face au rejet arrogant de Saint-Pétersbourg de l’appel de Londres et de Paris à un retrait russe, 140 000 soldats “alliés” dont 25 000 Anglais débarquaient sur la presqu’île de la Crimée,Boules_croix_2 au coeur de la mer Noire. Parmi les soldats français, combattaient des régiments de zouaves, de chasseurs d’Afrique et de tirailleurs algériens, socle de ce qui deviendra l’Armée d’Orient.

Rejoints par 2 500 hommes mobilisés par le royaume de Sardaigne, ils assiègent 332 jours durant le port de Sébastopol défendu par 91 000 fantassins et cavaliers russes. La guerre de Crimée fut une épouvantable boucherie.

Champ

Image_53 Pour la première fois, grâce aux premiers reporters photographes de guerre, on en vit des images. Le télégraphe permit d'annoncer instantanément la chute de Sébastopol le 8 septembre 1855. Enfin, cette guerre éveilla la vocation de l’infirmière britannique Florence Nightingale pour l’aide aux malades, blessés etFloturc_2 invalides du champ de bataille, une oeuvre pas encore “humanitaire” qui jetait les jalons de la Croix Rouge et de l’aide médicale internationale.

Songer que tout cela était parti de l’étoile de Bethléem, d’un morceau d’argent que se disputèrent quelques moines soutenus par les grands Etats de l’époque... En novembre de 2008, on se contenta d'un mot pour commenter la dernière querelle du Saint-Sépulcre. Un mot, repris par tous les journaux et sites Internet français : pugilat, autrement dit le combat à coups de poings que l’on pratiquait dans les gymnases antiques.

Royaume-Uni, fous de Dieu, feux de joie

Posté par : Slimane Zeghidour

Image_58_2 Le 5 novembre 1605, au petit matin, la police secrète du roi d'Angleterre mettait la main sur un “fanatique” qui s’apprêtait à allumer la mèche d’un imposant lot de poudre entreposé au sous-sol du palais de Westminster, haut lieu du pouvoir monarchique et siègeImage_13_4 de la Chambre des Lords.

L’explosion devait se produire au moment où le roi Jacques I° (1566-1625) y entrait afin d’ouvrir la session du parlement réuni au complet. Si l’attentat  avait réussi, il aurait été le premier attentat à la bombe de l’histoire et aurait décapité d’un seul coup tout le royaume d’Angleterre. Le “terroriste” s'appelait Guy Fawkes, un catholique acharné contre  l“infidèle”, Anglican et protestant.

Image_88 Depuis lors, le royaume a fait de ce qui devait être un jour de malheur absolu, une nuit de joie et de liesse  tapageuse et bon enfant.  Qu’importe le crash boursier et la crise financière sévère de 2008. Le vent de panique qui souffle sur la City de Londres n’a nullement dissuadé les sujets de Sa Gracieuse Majesté de célébrer comme il se doit la fête du “Bonfire”, la nuit du 5 novembre. Une fête pour seFeu_artifice_3 réjouir de tous ces “périls” auxquels on a échappé...

Plus de quatre siècles plus tard, la boucle semble avoir été bouclée par un autre attentat, le 11 septembre 2001, qui, lui, a bouleversé le monde. Moins de deux mois après l’attaque contre le World Trade Center, l’influent quotidien britannique “The Independent” titrait l’article consacré à la fête du “Bonfire” d’une simple question : “Guy Fawkes, était-il un terroriste?”

Image_71_4 Et le journaliste d’établir un parallèle saisissant, troublant même, entre le contexte social et politique qui fit éclore “le plus grave complot terroriste de l’histoire britannique” et celui d’aujourd’hui qui quoique plus libéral et “civilise” n’en a pas moins donné lieu à un véritable fléau terroriste, aussi marginal fût-il. Guy Fawkes, l’âme du complot, ne jurait que par son Dieu Barrilfawkes_5 contre le roi apostat. Issu d’une famille protestante bon teint, il s’était converti à peine âgé de 16 ans au culte catholique alors mis à l’index dans une Angleterre protestante, intolérante, en guerre ouverte contre la Papauté, incarnation du “Démon” ici-bas, surtout depuis la “fatwa” du pape excommuniant Elizabeth I (1556-1603), la “reine dévoyée”.

Persécuté pour sa foi, dans un pays qui avait mis hors la loi le culte catholique, exclu tout fidèle romain de la fonction publique et du service du roi, Guy Fawkes délaissa l’Angleterre pour aller trouver refuge auprès de “frères de religion” dans les Provinces-Unies espagnoles –en réalité désunies, déchirées par la guerre féroce opposant protestants et “occupants” catholiques. Engagé sur tous les fronts contre l’”abominable protestant”, il assista au siège puis à la chute de Calais où il aurait croisé le révolutionnaire Nimom Ferrero, mélange de Che Guevara et de Bob Denard.

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Image_60_3 Bon soldat, bien instruit, “Guido” Fawkes fut tôt remarqué. Pris en main, il se spécialisa dans la fabrication, le maniement et l’usage des explosifs. Il s’y révéla excellent artificier. Fort de quoi, il regagna l’Angleterre comme on rejoint un nouveau champ de bataille contre le Grand Satan protestant.  le jeune desperado, une fois à Londres, prêta l’oreille à un activiste catholique, Robert Catesby, un “papiste” qui s’était juré d’avoir la tête -couronnée- deImage_77_4 l’Angleterre. Aujourd’hui, souligne “The Independent”, il aurait suivi “Lénine ou Ben Laden”.

Image_24_2 Guy Fawkes, entouré de 12 autres activistes catholiques, entreprit aussitôt de mener à bien le complot. Il loua une cave au sous-sol du palais de Westminster où il entreposa ses explosifs, jusqu’à  accumuler 36 barils de poudre. Par scrupule, l’un des militants fit parvenir une lettre anonyme à un Lord catholique lui enjoignant de ne pas assister à l’ouverture de la session du parlement. Ce dernier remit le courrier à la police secrète qui procéda à une fouille minutieuse des locaux, y compris des caves où “Guido” le fou de Dieu n’attendait plus que l’instant fatidique, l’arrivée du roi Jacques I°, protestant dévot et bête noire des catholiques, pour mettre le feu aux poudres.

Mis aux fers, soumis à la question, torturé, Guido signera d’une main tremblotante une confession où il plaida coupable. Battu, tailladé au couteau, éviscéré puis coupé en quatre morceaux sur le chevalet de Image_76_6 la Tour de Londres, Guy Fawkes aura rendu l’âme en “martyr de l’Eglise”. Et en “traître barbare” du royaume, lequel décréta le 5 novembre jour d’action de grâce avant de l’ériger en fête de la joie, en Bonfire, le “Bon Feu” qui éclaire, illumine, réchauffe et, surtout, si purifiant.

Image_50_3 Jusqu’en 1806, on promenait cette nuit-là dans les cortèges du Bon Feu des effigies du pape en chantant :

“Un sou de fromage pour l’étouffer
Une pinte bière pour le faire passer
Un tas de fagot pour le brûler.”

La fête du Bon Feu prendra comme une traînée de poudre d’un bout à l’autre de l’Empire britannique. En 2008 encore, on la célébrait aussi de la Nouvelle-Zélande au Canada en passant l’Afrique du Sud, la Terre-Neuve, les Etats-Unis jusques et yImage_80_3 compris en France... au Disneyland Resort Paris.

Chaque célébration soulève son lot de questions sur l’”actualité” de cette tragédie si exemplaire. On ne cesse d’évoquer, depuis le 11 septembre, une sorte de Pearl Harbor, un “clash” des civilisations –entre chrétiens irréconciliables. En un mot Guy Fawkes, ce “British Ben Laden”, passe désormais pour le précurseur des terroristes modernes. Bien entendu, l’on n’a pas manqué de rappeler la similitude de parcours de Guy Fawkes avec celui de tel ou tel terroriste anglo-pakistanais : appartenance à une minorité objet de mépris ou de suspicion, exil volontaire, combat aux côtés de “frères de religion” en guerre - hier dans les Provinces-Unies contre l’Espagne, aujourd’hui au Cachemire, en Irak ou en Afghanistan contre l’Amérique et… l’Angleterre -, expertise en explosifs, retour au pays avec un projet d’attentat…

Image_64_2 Guy Fawkes a connu un étonnant regain d’intérêt –et d’actualité- lors des années Margaret Affiche_4 Thatcher (1979-1987), la “Dame de fer” de l’idéologie ultra-libérale. Deux artistes, Alan Moore et David Lloyd s’étaient inspiré de son visage pour créer le masque de “V” - le 5 en chiffre romain- d’un héros de bande dessinée, implacable justicier au visage caché, en lutte à mort contre un régime britannique devenu tyrannique.

Adapté au cinéma, dans la foulée de l’attentat contre le World Trade Center, sous le titre “V comme Vendetta”, le scénario brossait le tableau obscur d’un Royaume-Uni futuriste et orwellien –l’histoire se passe en 2038- tenu en laisse par une oligarchie "fasciste" qui règne en maître absolu en attisant chez le citoyen une peur panique et morbide de l’étranger, de l’homosexuel, du musulman… Un pouvoir totalitaire assis sur des lois d’exception –allusions aux lois sécuritaires de George Bush et de Tony Blair- contre lequel allait lutter “V”, défenseur des libertés, prêt à se sacrifier pour elles.

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Image_66 Fallait-il à ce point réactualiser Guy Fawkes? Déjà John Lennon, avec son morceau “Remember” y était allé d’un clair clin d’oeil en ponctuant son refrain par le bruit d’une explosion… Puis, le Front de libération du Québec (FLQ) avait vu en lui une sorte de précurseur du mouvement indépendantiste de la Belle Province. En 1982, c’était au tour du Canada de l’ériger en emblème officiel de tous les techniciens des explosifs, militaires ouImage_25_2 policiers.

Mieux, la veille du Bon Feu 2008, la BBC avait demandé la révision du procès d’un des insurgés de 1605, le prêtre jésuite, Henry Garnett, un « innocent » injustement supplicié. D’amples banderoles flottèrent sur la façade du palais de Westminster avec cet appel “Libérez un accusé de la conspiration des poudres”. Et “last but not least”, Guy Fawkes, 400 ans après son attentat avorté, devait être élu haut la main, lors d’un vote organisé en 2002 par la chaîne de télévision BBC, au panthéon des « 100 Greatest Britons », à la trentième place –bien devant Elizabeth, la Reine-Mère (61), Charlie Chaplin (66) et… Tony Blair (67)- parmi les « 100 plus grands » sujets de Sa Gracieuse Majesté.

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Albanie, Allah banni ?

Posté par : Slimane Zeghidour

Image_47_11 En arrivant à Tirana en Albanie, on s’attend à atterrir dans un désert spirituel post-communiste. Le régime ubuesque léninisto-maoïste d’Enver Hodja ne se vantait-il pas d’avoir forgé par le fer et par le feu “le premier Etat athée de la planète”?

Erreur. L'aéroport a été rebaptisé … Nënë Tereza, Mère Teresa, et peut sans doute se targuer d'être l’unique aérodrome au monde à porter le nom d’une sainte, qui plus est prix Nobel. Sacrée Albanie où il y a encore vingt ans, porter une croix ou feuilleter un Coran suffisait à faire de vous un “ennemi duStatue_enver_2 peuple”, donc du parti, soit du Chef tout-puissant.

Le Chef est parti, mort en 1985 mais pas embaumé (l’équipe d’embaumeurs nord-coréens accourus alors de PyongYang se trompa dans les réglages des appareils et fit cramer le corps au lieu de le congeler!). Depuis, Dieu a repris la place. Toute la place ? On se le demande dès la sortie de l’aéroport en se trouvant nez à nez avec cette statue de Mère Teresa.

Voici donc un pays athée qui ne jure plus que par Dieu. “Il jure, quitte à parjurer, s’exclame Ilir Yzeiri, la foi ayant quand même été amplement abrasée par un demi-siècle de bourrage de crâne intensif”. Rien d’étonnant donc, aux yeux de cet historien et journaliste francophone, à ce que des escouades de curés, popes, imams, pasteurs, illuminés de tout poil, gourous et autres camelots de l’esprit, américains, croates, grecs, turcs, arabes, espagnols, iraniens… aient tôt investi l’Albanie, l’ex-désert religieux devenu nouvelle “terre de mission”.

Image_52 Et voilà, surtout, une terre d’islam où sept citoyens sur dix sont musulmans, deux orthodoxes et un catholique, mais où - et c’est le plus inattendu- il  pousse plus de clochers que de minarets. Mieux, l’Etat a érigé en  fête nationale le 19 octobre, en souvenir de ce jour de l’an 2003 où Mère Teresa a été béatifiée par Jean Paul II, à Rome.

A Tirana, la capitale, l’islam garde profil bas. Le coeur de cette charmante ville édifiée à partir de 1614 par le général ottoman Suleiman Pacha n’a pu sauver de l’ouragan maoïste qu’ un seul monument - devenu du coup un des plus anciens de la cité : la mosquée Ethem Bey. Construit entre 1792 et 1821, le temple islamique, désaffecté presque un demi-siècle durant, ne s'est ouvert aux croyants qu’en... 1992 quand une foule de 10 000 fidèles s’ y est donnée rendez-vous pour prier enfin auMosquee_nuit_4 grand jour.

La mosquée, présentée comme “monument historique” sur le site web de la capitale, se dresse non loin de la sévère statue équestre du héros national Eskenderbeg (1405-1468), ce catholique albanais qui après avoir embrassé l’islam et servi le sultan ottoman redevint catholique et anima une farouche mais vaine lutte contre l’”infidèle turc”. L’Albanie en ranima le souvenir dès la fin du XIX° siècle et l’érigea père de la Nation devant l’Eternel. Elle ne peut accueillir, sous ses voûtes ornées d’entrelacs  encadrant d’insolites peintures de villages toscans, qu’un petit groupe de croyants. On y rencontre aujourd'hui de très vieux fidèles ou –signe des temps?- de très jeunes. Ici, point de prêche, juste un appel “a capella” du muezzin, vite absorbé et dissipé par le brouhaha de la ville.

Tiranaplace

La foi de Mahomet serait-elle donc le parent pauvre de l’Albanie “démocratique”? “L’islam est une religion d’exclus”, tranche Ervin Hatibi. Poète reconnu, artiste-peintre et intellectuel respecté, ce musulman laïque décèle chez l’”establishment albanais un rejet viscéral et “névrotique” de l’apport ottoman et islamique à la formation de l’identité albanaise.  Au début du XX° siècle, rappelle-t-il, Tirana disposait de 19 mosquées pour seulement 20 000 âmes; aujourd’hui, on n’y compte guère plus de 6 lieux de prière pour un million d’habitants.

Eglises_catho En arpentant Tirana en tous sens, rien, ou si peu, ne rappelle que l’on se trouve dans la capitale d’un pays musulman qui donna à l’empire ottoman une myriade de grands vizirs, d’oulémas, de généraux… et à l’Orient arabe une dynastie qui, du khédive Mehmet-Ali au roi Farouk, posa les jalons de l’Egypte moderne. On n’ y croise pas plus de filles en hijab –sauf exception rarissime- que d’imams en turban ou de restaurants s’affichantEglise_grecque_2 “halal”.

Aucune discrétion, en revanche, pour tout ce qui évoque les “racines chrétiennes de l’Albanie”, dixit Sali Berisha, l’actuel Premier ministre, lui-même “musulman”. Outre le square Nënë Tereza, le boulevard Jean Paul II, sans parler de l’avenue… George Bush, on vous montre la sobre et clinquante cathédrale catholique Saint-Paul qui a été construite à l’endroit précis indiqué par Mère Teresa en 2002, à l’endroit “que la Vierge lui avait désigné”. Ceci pour les catholiques. Les orthodoxes, eux, achèvent d’édifier, à l’orée du centre-ville, une méga-église aux allures de station orbitale. Et partout, hauts et bas-reliefs, statues, bustes, posters, portes-clés, stylos, pin’s… à l’effigie de Nënë Tereza, la nouvelle icône nationale,  chapelet ou Bible en main.

Grstatue_hussein_bektash_2 Le déni du legs islamique s'alimente à cette adulation des “racines chrétiennes”... ainsi qu'à la valorisation d'un discours tout à la gloire d’un courant soufi initié au XIII° siècle par le mystique turco-iranien Hadji Bektach Véli (1209-1271). Ce discours official présente le culte Bektachi comme une « religion trait d’union » entre Croix et Croissant, fruit naturel d’un “génie albanais” non moins naturel, tolérant car si peu religieux, au fond. A la fois chrétiens et musulmans, un tantinet païens, buvant de l’alcool et amateurs de brochettes pur porc, les fidèles bektachis n’auraient plus qu’un lien aussi symbolique qu’évanescent avec l’islam.

Visite chez Hadji Dede Reshat Bardhi, le grand maître bektachi, au siègeHussein_tete de l’ordre, une ample bâtisse jadis mise sous séquestre par l’Etat athée. Deux hautes statues de plâtre, l'une incarnant Hussein, le petit-fils de Mahomet, dont le martyre nourrit le credo chiite ; l'autre, Hadji Bektach, accueillent le visiteur. Un jus d’abricot, deux chocolats fourrés et le cheikh arrive, s’assied sur un fauteuil, sous une fresque montrant Ali, gendre du Prophète et père de Hussein, Hadji Bektach flanqué d’un lion et, au-dessus, des anges ravis.

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Le costume vert cru, l’oeil bleu ardent et la barbe immaculée   donnent à l'hôte des lieux l’air d’un roi mage sorti tout droit d’un livre de contes illustré. Les Bektachis s’estiment-ils musulmans ? “Et comment !, sursaute-t-il, bien sûr, à mille pour cent”. Titillé par la question, il reprend : “Vous savez, j’ai été persécuté en tant qu’ennemi du peuple; je n’ai jamais abjuré ma foi”. Mangent-ils du porc ? “Vous rigolez, rétorque-t-il en se tapant sur la cuisse, j’ai fait le hadj de La Mecque”…

Fresque_guerre “Pourquoi alors le discours courant sur les Bektachis nie-t-il tout ce qu'ils ont de bien musulman ? Dans cette dépréciation du legs islamique Ervin Hatibi ne voit nulle haine religieuse, mais surtout un calcul opportuniste, selon lequel il n’ y aurait pas de meilleur expédient pour s’attirer les bonnes grâces d’un “Occident” -présuméTereeasa_minaret_2 Chrétien et islamophobe- que d’abjurer l’islam.

Cet étrange flagrant déni de l'histoire nourrit un débat incessant en Albanie même et fait déjà l’objet d’une vaste littérature académique. “Vouloir escamoter l’héritage ottoman qui, pour le meilleur et pour le pire,  a façonné l’identité actuelle du peuple albanais reviendrait à  le priver de sa culture et de son identité”,  observe le chercheur français, Jean Arnault Dérens.

Timbre_mal_2 Et l’Europe elle-même, comment reçoit-elle le zèle albanais à se faire admettre dans le “club chrétien” ? Elle s’en irrite au nom du sacro-saint principe de laïcité et n’hésite pas à le faire savoir, semble-t-il. Ainsi, si l’on en croit en haut-fonctionnaire qui a tenu à garder l’anonymat, les autorités albanaises auraient soumis à la Commission un projet de passeport illustré par deux figures on ne peut plus catholiques : Mère Térésa évidemment et Skanderbeg, surnommé “l’Athlète du Christ” –titre dont héritera plus tard Jean Paul II- qui a combattu les Ottomans. Bruxelles aurait simplement éconduit Tirana en opposant une nette fin de non-recevoir à un projet jugé inutilement vexatoire pour au moins les deux tiers des Albanais. Mère Teresa elle-même n'aurait pas déploré ce refus, elle qui déclara, lors de la remise du Nobel : “ Par mon sang, je suis albanaise. Par ma nationalité indienne. Par ma foi je suis une religieuse catholique. Pour ce qui est de mon appel j’appartiens au monde. Pour ce qui est de mon cœur j’appartiens entièrement au Cœur de Jésus.”

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Arabie saoudite, au diable Mickey!

Posté par : Slimane Zeghidour

Munajid_4 La veille du Ramadan 2008 - ou 1429, selon le calendrier lunaire islamique- un prédicateur syro-saoudien, Mohamed El-Mounajjid, ne trouva rien de plus urgent que de lancer une fatwa appelant à la mise à mort sans appel de... Mickey Mouse, cet abominable et ôMickey_diable_5 combien sournois  “suppôt de Satan” !

Tuer un personnage fictif, une créature de dessin animé... Sur le coup, le cheikh estomaqua le public de la chaîne El-Majd où il officiait. Le prédicateur ne se laissa point démonter. Revenant à la charge, il affirma que la Charia, le Droit coranique, avait toujours dépeint la souris sous les traits d’un “petit être corrupteur” agissant en infatigable “soldat du Démon” lui-même.

Image_66_2 De quelle corruption était donc coupable Mickey Mouse ? La tactique de la bête immonde, expliqua doctement le télécoraniste, a de tout temps consisté à flatter le regard du croyant, à le distraire, l’amuser à la seule fin de lui montrer le visage avenant, ingénu et jovial d’un animal impur, maléfique et retors en diable. L'ennemi, selon le cheikh, était autant privé que public, et il s'agissait de le mettre au plus tôt hors d’état de luire, de reluire, de nuire.

Allah reste grand même sur le petit écran. Fait inédit en semblable occasion, l’unique éclat que provoqua cette fatwa -  simple “avis” religieux n’ayant nullement force de loi -, fut un éclat de rire franc. Puis, une inquiétude sur l’essor d’un nouveau discours religieux certes moins violent mais pas moinsImage_45 extravagant.

Il fut néanmoins reproché au cheikh El-Mounajjid  - qui occupa naguère un poste de diplomate à Washington, au pays de Mickeyville ! - d’ignorer l’histoire de l’”ennemi”. Il aurait alors su  qu' en 1932, l'année même de la naissance du royaume d'Arabie Saoudite, Walt Disney avait réalisé un “Mickey en Arabie”, un récit entretissé d’images d’Epinal coloniales et de clichés nettement racistes. Ce qui n'empêcha pas la Société des Nations de lui décerner trois ans plus tard une médaille frappée du profil d’un Mickey érigé en “Symbole universel de bonne volonté”. Quant au grand cinéaste soviétique, Sergueï Eisenstein, il voyait en Mickey Mouse “La plus originale contribution de l’Amérique à la culture”.

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Image_68_2La souris noire “revint” fouler le sol de l’Orient arabe dès 1938, au moment où du sous-sol se mit à jaillir l’or noir. Il y eut bientôt une version en langue du Coran du journal “Mickey” qui devint fort populaire de Bagdad à Rabat en passant par Riyad, Le Caire, Tripoli et Alger. Si populaire que le Hamas lui-même jeta son dévolu sur le héros américain pour incarner… le jeune palestinien. Ainsi, la chaîne du mouvement El-Aqsa TV créa-t-elle en 2007 le personnage Farfour –“Papillon”-, un “clone” de Mickey en lutte contre l’occupant israélien. Mis à l’index par Israël et même par le Fatah, en raison de son discours anti-israélien primaire, Farfour, après deux mois de diffusion, succomba aux coups d’un “colon sioniste”. Il devint un “martyr” virtuel, une première.Mickey_hamas_6

Image_26_6 Surpris par le tollé rigolard suscité par sa fatwa, le cheikh El-Mounajjid a protesté de sa bonne foi. Il n’aurait fait qu’user du droit d’exprimer une opinion. Si Mickey Mouse doit être mis à mort, lui demanda un éditorialiste de l’influent quotidien arabe de Londres, El-Charq El-Awsat, Hussein Shobokshi, pourquoi pas le duo Tom et Jerry, la Panthère rose, Felix le Chat, Babar, Donald Duck et autres Bugs Bunny, si familiers des enfants arabes? Et de trancher, un tantinet agacé : “Mickey et ses amis, eux, n’ont jamais porté de ceinture d’explosifs, ni accusé quiconque d’idôlatrie, ni menacé qui que ce soit de mort, au seul prétexte qu’il ne partage pas leur opinion”.


Vatican, la Bourse ou la vie…

Posté par : Slimane Zeghidour

Image_13_3 “Le silence est d'or, dit l’adage hébraïque, mais la parole est d'argent”. Même lorsqu’elle porte sur…l’argent. Ainsi le pape Benoît XVI, qui a ouvert ce 5 octobre, à Rome, un synode des évêques consacré justement à “la Parole de Dieu dans la vie et dans la mission de l’Eglise”, a-t-il d’emblée évoqué la crise financière grandissante en tirant un jugement sans appel : l’argent, volatile par nature, ne vaut rien, seule compte la Parole, “fondement de toutes les réalités”, “stable comme le ciel, plusImage_20_2 que le ciel”.

Le souverain pontife a enfoncé le clou en spéculant sur la “chute des grandes banques”, ces fausses idoles, Veau d’Or et monnaie de singe, réalités factices prises pour argent comptant par un esprit humain égaré dans les sombres labyrinthes du lucre. “Celui qui construit sa vie sur la matière, sur le succès, construit sur du sable” a-t-il conclu.

Pourquoi le Saint-Père, théologien de haut vol et intellectuel sophistiqué, a-t-il donc choisi d’ouvrir un synode consacré aux Saintes Ecritures par une opposition on ne peut plus profane entre la Parole et l’argent ? Il s'en explique  dans le même discours inaugural : il ne fait aucun doute pour lui que l’actuel fiasco financier exprime, au bout du compte, un “châtiment” divin contre les “peuples rebelles” ayant succombé au vertige de ce “péché” majeur, la passion du seul profit pour le profit seul.

Image_57_2 De ce discours à clés, il ressort une vision alarmiste de l’avenir spirituel -le seul qui tienne et qui vaille- de l’Europe. Comme si derrière chaque banque qui s’écroule se profilait le spectre d’une église qui se vide. Comme si l’érosion des crédits bancaires reflétait d’une manière ou d’une autre un indéniable discrédit ecclésial. Comme si la dévaluation de l’argent-roi entraînait -ou en tout cas expliquait- celle de la Parole du Seigneur.

D’où l’impératif, pour le saint-Siège, d’ouvrir ce synode voué à la Parole, visant à raviver la révolution déclenchée il y a un demi-siècle par l’Eglise catholique : l’accès direct de tous les fidèles au texte même de la Bible. Pas moins de 253 évêques et cardinaux - dont le plus gros contingent vient d’une Europe où ne vit plus qu’un catholique sur quatre- vont plancher autour de trois questions : qu’est ce que la Parole de Dieu ? comment faut-il l’interpréter ? et quel rôle joue-t-elle dans la mission d’évangélisation de l’Eglise ?Image_6_2

La Parole, d’abord. Elle ne se réduit pas au texte écrit de la Bible, a martelé le pape, qui n’a jamais manqué une occasion de rappeler que l’Eglise n’incarne pas une religion du Livre mais bel et bien du Verbe. D’où la question, cruciale entre toutes, de son interprétation. Sur ce point , le cardinal canadien Marc Ouellet, a donné le ton, plutôt conservateur, en regrettant que le modèle d’interprétation spirituelle, qui était celui des Pères de l’Eglise, ait parfois cédé la place à un modèle plus spéculatif et souvent polémique, sous l’influence des découvertes historiques, philosophiques et scientifiques”.

Image_31_2 Trop académique, ce débat? Pas seulement. Il se trouve même au coeur du pontificat de Benoît XVI qui entend restaurer une approche commune, “autorisée”, de la Parole. Ceci afin de prévenir “les risques d’une interprétation arbitraire et réductrice, dus surtout au fondamentalisme”.

Le fondamentalisme. Voilà l’ennemi. L’archevêque de Kinshasa, Mgr Laurent Monsengwo, l'a désigné comme un des fléaux d’une Afrique ravalée au rang de “décharge de toutes idées folles importées d’autres continents”. Une façon aussi claire qu’indirecte de pointer du doigt les foules de sectes évangéliques qui n’hésitent pas, en vertu d’une lecture au pied de la lettre des Ecritures, à assimiler l’Eglise catholique à une “antre du Diable” et le pape à l’Antéchrist !

L’avant-veille du synode, le cardinal Tarcisio Bertone, secrétaire d’Etat du saint-Siège a tenu à indiquer que l’Eglise tenait à avoir son mot –la Parole- à dire dans les affaires du monde. “La politique a besoin du christianisme”, a-t-il clamé, afin de faire face aux défis de la globalisation. Il existe bien une “éthique laïque”, concéda-t-il, mais elle finit trop souvent “par s’exposer aux fragilités humaines et au doute”. D’où, selon lui, le recours –et le retour- à une éthique évangélique.Image_59

Et partant à une relation plus étroite et pratique entre la foi et la politique, l’Etat et l’Eglise. La veille du synode c’était le chef de l’Etat italien, Giorgio Napolitano, qui accueillait Benoît XVI, le jour même de la fête de saint François d’Assise, le patron de l’Italie. Le Vatican et la République étaient “prêts à coopérer”, a souligné le souverain pontife, afin “de promouvoir et servir le bien intégral de la personne humaine”.

En attendant une prochaine encyclique qui permette au pape de réaffirmer la “juste” interprétation des Saintes Ecritures, la télévision d’Etat, la Rai, a décidé d’accompagner le synode par une initiative totalement inédite : la diffusion non-stop de la lecture publique intégrale de la Bible -en tout 139 heures, le plus long direct de son histoire- par des religieux, des artistes, des personnalités politiques ainsi que des anonymes, dont 30 protestants, 16 juifs et 6 musulmans, soit “toutes les communautés de l’Italie”.

Benigni_2 Parmi les lecteurs de la Parole, outre quatre ex-chefs du gouvernement (dont l’inusable Giulio Andreotti), on remarque le chanteur lyrique Andrea Bocelli, le comédien Roberto Benigni, l’escrimeuse Valentina Vezzali, médaille d’or à Pékin… Seul le rabbin de Rome, Riccardo di Segni, a décliné poliment l’invitation : “trop catholique”, aurait-il lâché. C'est au cardinal Tarcisio Bertone que reviendra le mot de la fin, puisque  il lira la dernière phrase du Livre de l’Apocalypse.

Japon, un catholique très zen

Posté par : Slimane Zeghidour

Image_63_3 Au “pays du soleil levant”, une étoile politique vient de se hisser au firmament. Elu Premier ministre, ce 24 septembre, Taro Aso brille par une personnalité à facettes, à la manière du diamant dont il a naguère fait négoce. Passe encore qu’il soit riche, populiste, nationaliste dans l’âme, ce Japonais, qui a pour second prénom Francisco, se flatte aussi d’être issu d’une famille “catholique depuis quatre générations”.

Du jamais vu dans le royaume de la religion shintoïste, qui est un mélange unique de foi aristocratique et de tradition populaire, de culte divin et de morale civique. Au coeur du dogme shintoïste se trouve la croyance en une origine céleste, plus exactement solaire, d’un sacro-saint empereur. Aussi,Soleil_2 Taro Aso vénère-t-il autant le Fils de Dieu que le fils du soleil.

Catholique fervent, il est donc aussi le premier chrétien à accéder à une position aussi élevée dans un pays qu’il a un lui-même qualifié un jour de foyer irréductible “d’une seule race, d’une seule langue, d’une seule civilisation”. En lui, le fier croyant et le nationaliste ardent coexistent. Et il n'a jamais vu malice à aller du même pas, chaque 15 août, assister à la messe de l’Assomption et visiter le temple de Yasukuni, à Tokyo, sorte de mont Valérien où reposent les âmes de 2 466 532 soldats, dont des criminels de guerre, morts pour l’Empereur.

Materasu_2 Le nouveau chef du gouvernement nippon n'est pas pour autant un météorite tombé du ciel, mais un pur produit du Japon profond et impérial. Car Taro Aso rime avec Aso Cement Company, l’empire familial du ciment qu'il dirigea d'ailleurs un temps. Promu à la tête de l’Etat, il reprend le flambeau d’une lignée qui a déjà compté deux chefs de gouvernement -dont un durant la Seconde Guerre mondiale- et une soeur cadette, mariée à un prince,Image_61_4 cousin germain de l’Empereur Akihito.

Nul doute que la foi catholique,  l’aura de Rome et le prestige du pape auront tôt incité Taro Francisco Aso à  sentir une certaine proximité avec l’Occident, tout en gardant néanmoins un pied ferme au Japon. Le voilà donc dès 1960, à l’âge de vingt ans, au Brésil, le pays qui abrite la plus grande diaspora nippone, soit 3 millions d’âmes. Là, au milieu de “frères” assimilés et très souvent bons catholiques, il fait l’expérience de la mixité et apprend le portugais avant d’aller se mettre à l’anglais à l’université Stanford aux Etas-Unis puis au Royaume-Uni, à la London School of Economics.

Image_64_4 Intellectuel, certes, cadre et patron en col blanc, Taro Aso n’en a pas moins cultivé l’image d’un homme d’action. Il voyagea jeune en Afrique du Sud, bourlinga au Sierra Leone où il “tâta”, entre autres aventures, du diamant, un métier à grands profits mais à gros risques. Ce qui ne l’empêcha point de représenter le Japon, en tant que champion de ball-trap, aux Jeux olympiques d’été de 1976 à Montréal. A défaut de médaille, il décroche au retour la fonction en or de député, à la veille de souffler sa quarantième bougie. Il obtiendra vingt-cinq ans plus tard le ministère des Affaires étrangères où il s'attachera, peut-être influencé en cela par son catholicisme, à donner un role plus visible à Tokyo sur l’échiquier du Proche-Orient (ci-contre, au Saint-Sépulcre, à Jérusalem-Est).

Taro Aso se rattache à une Eglise qui a amplement payé son écot à l’histoire japonaise. Introduit dèsImage_60_2 1543 par le jésuite  François-Xavier, le culte catholique connut un essor rapide grâce à la conversion ostensible de grandes familles féodales, surtout sur l’île de Kyushi, berceau de la dynastie Aso. Son succès est si “miraculeux” -150 000 fidèles sur 12 millions d’habitants, déjà en 1573 – qu'il ne tarda pas à susciter en contre-coup l’expulsion des missionnaires et la mise hors la loi du culte “étranger”, de 1636 à 1873.

Pour en finir avec “la foi de l’envahisseur”, les catholiques furent éradiqués, non sans l’aide enthousiaste des Hollandais protestants. Une façon de sainte alliance qui se solda tout de meme par la crucifixion de 30 000 “papistes”, dont la future Sainte Madeleine de Nagasaki. L’empereur n’autorisa le retour des chrétiens au Japon qu'après avoir érigé, en 1868, le culte shintoïste en religion d’Etat. Le shintoïsme perdit ce privilège au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, sous la pression expresse des autorités d’occupation américaines. Depuis lors, les Eglises ont pu regagner leur place au soleil de l’empereur. Et si celui-ci se résigna de guerre lasse à la “banalisation” du culte shintoïste, il n’a jamais renoncé au dogme de son origine semi divine. Fort d’une communauté d’un demi-million d’âmes, “le peuple catholique” du Japon dispose de 311 séminaires,  827 écoles et collèges (204 120 élèves) et de pas moins de 17 universités (35 655 étudiants) et se flatte, aujourd’hui, d’avoir offert au pays un Premier ministre qui n’hésite pas à s’afficher portant une croix au cou.

Image_62_3 Cet homme fluet, sec, à la voix rauque et au regard espiègle sait aussi donner le change en jouant au personnage populaire, tout de gouaille et de malice. Grand amateur de mangas, il entend ériger ce “patrimoine national” en “pont entre les peuples”,  et en faire désormais un outil diplomatique au service du rayonnement mondial du Japon. Il a déjà créé un Prix international du manga, lui, dont un auteur de BD a fait un héros à part entière, avec l’objectif avoué d’encourager les dessinateurs étrangers à s’y consacrer. Taro Francisco Aso ou quand un petit dessin en dit plus long qu’un grand dessein.

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11 septembre, Manhattan Transfert

Posté par : Slimane Zeghidour

Yamasakimaq_4 Sept ans après l’attentat contre les Twin Towers de New York, les essais d’explication du “pourquoi” de l’attaque terroriste la plus dévastatrice, loin de se tasser, explosent, surtout sur le Net. Contre-enquêtes, “révélations”, aveux d’agents secrets, portraits “intimes” d’Oussama Ben Laden, rumeurs loufoques et autres délires de complots abondent de toutes parts, à jet continu.

Noyé dans ce flot d’ouvrages, un détail -mais de taille- a failli passer inaperçu, n’était la sagacité d’une poignée d’observateurs. Il vaut pourtant amplement le détour. Qu’on en juge : le “père” des Tours Jumelles, l’architecte Minoru Yamasaki (1912-1986), a longtemps travaillé pour… le père d’Oussama Ben Laden, le constructeur attitré de la famille saoudite. Mieux, il a indiqué avoir conçu l’ensemble du World Trade Center en s’inspirant du Haram -la Grande Mosquée- de La Mecque!Image_15_7

Retour en arrière. Tournant 1960, Minoru Yamasaki foule le sable d’une Arabie saoudite encore pauvre mais qui voit déjà grand, grisée par l’extraction alors en plein essor de l’or noir. Qualifié de régime “rétrograde” par l’Egypte “progressiste” de Nasser à laquelle l’oppose une véritable guerre froide, le royaume wahhabite s'engage à relever le défi d'incarner l’avant-garde arabe en s’efforçant d’édifier à l’encontre de son ennemi cairote “soviétique” un Etat tout autant musulman pur que moderniste dur.

Image_60_4 Fils d’immigrants japonais, l’architecte avait déjà donné la mesure de son talent à New York, où il s’installa durant la Seconde guerre mondiale. Reçu à bras ouverts par le prince-héritier Fayçal Ben Abdelaziz (ci-dessus avec Mohamed Ben Laden), l’architecte américain fut le premier étranger à qui le royaume confia un chantier aussi emblématique. Il s’attela aussitôt à édifier le terminal de l’aéroport Abdelaziz Ibn Saoud à Dhahran, sur le golfe Persique.

L’ouvrage une fois achevé et inauguré début 1961 dépassa les royales attentes. Léger, aérien, reposant sur une kyrielle d’arcs en tiers-point ou en lancette, éclairé à travers des galeries tout en croisées d’ogives et veillé par une tour de contrôle à l’aspect de minaret, le terminal était le fruit des noces saoudites entre le summum de l’art islamique et le “must” du high-tech américain.

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Plus qu’une vitrine, Riyad hissa le terminal au rang de symbole national, allant jusqu’à le faire figurer -à l’instar du Dôme du Rocher de Jérusalem, du mausolée du Prophète de Médine et de la Kaâba de LaImage_35_4 Mecque!- sur le billet d’1 riyal. Ragaillardi par cet hommage inattendu, Minoru Yamasaki décida de concourir pour la creation du World Trade Center, à New York. Et remporta le projet haut la main.

Image_53_9 Sur ce tournant crucial de sa carrière, il ne s’ouvrira que dans son ouvrage “Une vie dans l’architecture”. Il y révèle avoir conçu la Plaza, la promenade circulaire aménagée aux pieds des Twin Towers, en s’inspirant de l’esplanade de la Kaâba. Sur le modèle de “La Mecque, indique-t-il, avec une ample promenade, à l’écart des rues étroites et du vacarme de Wall Street”. Un lieu entre le profane et le sacré, “Une oasis, poursuit-il, un jardin pavé où chacun peut venir flâner, à tout moment, pour fuir le stress et la banalité du labeur quotidien”.

Inauguré le 4 avril 1973, soit huit ans après le début du chantier, le World Trade Center s’imposa auxImage_4_4 yeux du monde comme l'icône de la puissance américaine et de New York, capitale du capitalisme triomphant. Une vision que Yamasaki s’efforça de corriger en n’y voyant, quant à lui, qu’un “symbole de l’espoir de l’homme en l’humanité, de la coopération internationale, de la paix mondiale”. Las. Un incendie a failli le ravager, le 13 février 1975. Puis, un attentat à la bombe, commis le 26 février 1993, a manqué l’ébranler… Jusqu’au 11 septembre 2001 où il ne tint pas le coup face à une attaque terroriste hors du commun, donnant lieu à un spectacle quasi apocalyptique.

Image_70_9 Une fois l’effroi passé, une question vint à l’esprit de plus d’un familier du Moyen-Orient : Oussama Ben Laden aurait-il eu un motif familial, intime, pour vouloir rayer de la surface du sol le chef-d’oeuvre de l’architecte favori de son père, Mohamed Ben Laden? L’architecte américain, Laurie Kerr, l’affirme noir sur blanc. Yamasaki, plaide-t-il, a voulu créer au coeur de Manhattan “une réplique de La Mecque”, les Twin Towers faisant office de minarets et la Plaza, au sol, d’esplanade de la Kaâba. Le gourou d’El-Qaida aurait alors vu dans cette “imitation” un arrogant et intolérable “sacrilège”.

Oleg Grabar, professeur à Princeton et éminent spécialiste mondial de l’art islamique se montre, lui, plus circonspect. Il n’en souligne pas moins le talent avec lequel Yamasaki a su “incorporer” des apports arabes dans le World Trade Center, au point de donner aux façades des Twin Towers l’aspect de moucharabiehs géants. Un autre universitaire, Nezzar Sayyed, de Berkeley, a pointé ce paradoxe cruel qui poussa les pirates de l’air à s’attaquer au plus “islamique” des monuments américains.Image_46_6

Et de rappeler que l’un des terroristes, l’Egyptien Mohamed Atta, consacra une thèse au “conflit entre modernité et islam” en l’étudiant “sur le terrain”, à travers le chantier de la rénovation de la vieille ville d’Alep, en Syrie. Et Oussama Ben Laden qu’en dirait-il? Interrogé par le quotidien pakistanais Anglophone, “Dawn”, le 9 novembre 2001, il répondit que l’attaque “ne visait pas plus les femmes que les enfants mais les icônes du pouvoir politique et militaire de l’Amérique”.

Il n’empêche, Minoru Yamasaki aura en tout cas esquissé un style d’architecture qu’on pourrait qualifier d’“islamico-futuriste”, et qui a fait école depuis. A La Mecque, entres autres, où l’agrandissement des Lieux saints reste toujours l’apanage de la holding Bin Laden Saudi Group. Un géant du BTP qui a obtenu la mission de “moderniser” la ville natale de Mahomet. Depuis lors, le coeur de la cité, avec ses gratte-ciels de verre et de marbre, ses shopping centers et ses complexes hôteliers aux noms si évocateurs -“Abradj el-Beït”, les “Tours du Temple” en arabe- rappelle à s’y méprendre le Lower Manhattan, le quartier de feu le World Trade Center, La Mecque de l’Amérique capitaliste.

Lourdes, le Maure dans l’âme

Posté par : Slimane Zeghidour

Image_66 Source jaillissante de « miracles » éclatants, Lourdes doit son lustre de haut lieu de pèlerinage catholique –le second en rang mondial, juste après Rome- à un autre miracle, autrement moins connu mais tout aussi « prodigieux » que l'apparition de la Vierge à Bernadette en 1858.

L’Eglise, en effet, n’avait eu de cesse de cultiver le souvenir du premier miracle, survenu il y a... 1330 ans, qui avait scellé pour toujours la vocation mariale de la ville. L’histoire du prodige remonte, selon la légende qui court encore en pays de Bigorre, au règne de Charlemagne, au temps où le roi des Francs s’efforçait d'unifier son royaume en luttant à la fois contre les Saxons, les Lombards, les Avars… Et contre les Sarrazins - les Arabo-Berbères musulmans -, déjà établis enImage_31_3 Espagne depuis 711.

L’un d’entre eux, l’émir Mirat –Mourad ?- persistait à maintenir de ce côté-ci des Pyrénées une petite mais solide cité-émirat maure. En digne petit-fils de Charles Martel, l’ancêtre auréolé par la victoire de Poitiers contre l’ « Infidèle mahométan », Charlemagne ne pouvait tolérer le maintien d’un bastion « infidèle » en pays franc.

Image_23_3 Aussi décida-t-il en 778 d’assiéger la cité. En réaction, Mirat jura son grand Dieu qu’il ne mettrait jamais genou à terre devant un mortel monarque. Le siège s’éternisant, le Franc usa d’un ultime stratagème : un aigle portant une énorme truite argentée en son bec survola le château du Sarrazin et y lâcha le poisson. L’assiégé le reprit au vol et le renvoya par-dessus les remparts vers l’ennemi, manière de lui démontrer que, siège ou pas, l’on n’y avait assez de vivres pour s’en passer.

Charlemagne, de guerre lasse, s’apprêtait à lever le siège quand un certain Turpin, évêque duImage_49_4 Puy-en-Velay, lui demanda l’autorisation d’aller proposer un marché à Mirat, une sorte de « paix des braves » avant la lettre : le Sarrazin pourrait garder la ville à condition de rendre les armes, non point au chef franc mais à la Vierge Marie, la Myriam du Coran, la mère d’Aïssa, le « Verbe d’Allah ».

« Je suis son serviteur, proposa l’évêque Turpin à Mirat, soyez son chevalier ». Le vaillant sarrazin accepta de bonne grâce et s’en alla déposer les armes aux pieds de la Vierge Noire du Puy en Velay.  Mais, conclut la légende, ce fut à la condition expresse - aussitôt avalisée par Charlemagne - que son émirat ne relèverait jamais d’aucune autre autorité que celle de la Reine des Cieux. Suite à quoi, Mirat adopta pour son fief pyrénéen le surnom de Lordus ou Louarda -de « warda », la « rose » en arabe- qui deviendra plus tard… Lourdes, le nom de la ville. C'est donc à cette légende, nouée autour d'un maigre fait historique, que Lourdes doit également son blason : gueules à trois tours d'or sur un roc, un aigle éployé, tenant au bec une truite d'argent.

Image_24 Mais cette histoire populaire a connu un net regain d’intérêt –y compris idéologique- depuis le lancement du compte à rebours, mi-2007, du 150ème anniversaire de l’Apparition de la Vierge célébré en grandes pompes en septembre 2008. Rappelant la légende, pour l’occasion, un site catholique* avait cru devoir en souligner toute l’actualité : « Pèlerins de lourdes, n’oubliez pas de prier aussi pour la conversion de l’islam ».

Benoît XVI a-t-il songé à l'étonnante reddition religieuse de l'émir en mettant leImage_47_13 pied à Lourdes ? Nul doute en tout cas que le pape aurait apprécié la revanche de l’histoire. N’a-t-il pas choisi de baptiser lui-même, le 22 mars 2008, la veille de Pâques, un musulman égyptien, lors d’une cérémonie retransmise à l’échelle de la planète ?

Plus encore, en dessinant son blason le pape n’a pas manqué d’y mettre en bonne place la tête de Maure, symbole bien connu de la héraldique et fréquent dans les blasons, écussons et armoiries de familles nobles, de villes ou d’institutions catholiques (Sardaigne, Corse, Aragon, pape Pie VII). Il signifiait, à l’origine, la participation aux Croisades.

Image_65_3 Benoît XVI avait déjà adopté cet emblème lorsqu’il était archevêque de Freising. « Sur les armoiries des évêques de Freising, avait-t-il tenu à expliquer, figure depuis environ mille ans le Maure couronné : on ne sait pas bien ce qu’il signifie. Pour moi, il exprime l’universalité de l’Eglise, concluait-il, sans considération de personne, ni de race ni de classe ». Une idée force pour un souverain pontife qui voit dans la société globalisée, pluriculturelle et plurireligieuse qui fait tâche d’huile d’un bout à l’autre du monde « une opportunité que nous donne le Seigneur de proclamer la Vérité et d'exercer l'Amour afin d'atteindre tout être humain sans distinction, même au-delà des limites de l'Église visible ».

* www.mariedenazaraeth.com

Ramadan, le souk des civilisations

Posté par : Slimane Zeghidour

Image_15_2 Il y a un siècle le Ramadan ne faisait qu'un fichu “ramdam”. Pour les pieds-noirs d'Algérie, qui ont ainsi écorné le mot “ramadan”, ces ripailles suivant la rupture du jeûne, les veillées houleuses et débonnaires qui s’ensuivaient jusqu’aux aurores, n'étaient que vacarme, tapage nocturne, charivari à l’état brut.

En 2008, les Maghrébins francisés ont baptisé leur Ramadan “Carême” et... il fait encore du bruit ! Mais un bruit lucratif, celui dont aucune campagne de marketing ne peut se passer. Aucun doute : le Ramadan se vend bien, il fait désormais recette, y compris en milieu non musulman. L’Europe et l’Amérique soumettent désormais au  même « plan com » et autres « marchandesing » ayant déjà amplement fait leurs preuves avec Pâques, Noël et Halloween, le rite islamique le plus voyant et le plus populaire.

Et le plus consumériste, ce qui en soit n’a rien de rédhibitoire, tout auImage_49_2 contraire, aux yeux d’une foi islamique qui place la fonction de marchand au pinacle des métiers profanes. Même au Paradis, où abondent à profusion biens de la chair et de la bonne chère, un souk hebdomadaire serait ouvert pour les élus afin d’y assouvir leur passion de vendre, d’acheter, de marchander, ne serait-ce que des tapis de prière…

Image_62 Ainsi, en cet an de grâce 2008, le croyant “branché” peut, s’il lui en prend fantaisie, rompre le jeûne en « sabrant” du champagne certifié halal -“licite” en arabe- tout en dégustant du foie gras « ad hoc ». Pour faire ses emplettes, le même croyant-consommateur n’aura que l’embarras du choix. De fait, les hypermarchés, les souks géants, ces emporiums et temples universels, rivalisent de “promotions” sous l’étiquette passe-partout “Saveurs d’Orient” pour proposer une ample palette de produits à la fois français et exotiques mais à la “sauce” islamique, en clair certifiés halal.

Image_30 Cela va du cassoulet au couscous en passant par les petits salés aux lentilles, les saucissons, les choucroutes, les fricadelles néerlandaises, les boulettes belges,Image_23_5 les raviolis, les merguez, les loukoums, les dattes « déglet-nour », non sans une pincée de “world food” incluant pizza, nuggets, hamburger et autres Chili con Carne.

Carrefour, Leclerc, Auchan, Casino et jusqu’au réseau « discount » Ed, tous se mettent à l’heure du Ramadan, servis par les plus grandes marques : Mc Donald’s, Candia, Maggi, Coca Cola, Burger King, Nokia, Apple, Volkswagen, Toyota… Des “griffes” internationales qui pour mieux “mordre” sur le créneau “halal” ne reculent devant aucun poncif publicitaire ni image d’Epinal pour fouetter, flatter, caresser dans le sens du poil l’appétit du chaland.

Image_64_5 Par exemple, cette affiche publicitaire lancée au début du Ramadan par Candia -qui produit déjà du lait caillé halal fort apprécié- répond à la question-slogan “Un petit producteur de lait peut-il vous emmener au sommet du goût ?” par un “oui” massifImage_65_2 inscrit à flanc de montagne; un “oui” en lettres latines mais qui transcrit de façon tout aussi lisible le nom d’”Allah” en caractères arabes ! Plus franc le clin d’oeil ou plutôt le clignotant de Volkswagen et Toyota qui mettent en scène des voitures tous phares allumés dehors en forme… de croissants.

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  Image_35_6 Quoi qu’il en soit et l’argent n’ayant point d’odeur de sainteté, le business duImage_24_4 halal -entre 5 et 15 milliards d’euros en Europe selon les évaluations- aura été le fruit du génie mercantile anglo-saxon qui, le premier, a su en pressentir l’immense potentiel. Outre le premier champagne halal, dénommé “Cham’Alal”, le Royaume-Uni, suivi de l’Allemagne et des Pays-bas fabriquent l’essentiel de la nourriture à la fois “licite” tout un ayant un aspect “occidental” : simili bacon à base de viande de poulet, bière sans alcool, saucisses de Strasbourg au goût de merguez.

Ce qui ne va pas sans poser la question, cruciale, de savoir à qui revient la fonction incontestable de conférer la certification “halal” sur des produits mis sur un marché déjà très mondialisé et promet donc d'être juteux. Selon une étude du ministère canadien de l’Agriculture, le “halal business” pèse, déjà, plus d’un dixième du total des échanges mondiaux de produits agro-alimentaires, soit une valeur de 70 milliards d’euros.

Image_63_6 Face à cet Eldorado, les Etats-Unis, l’Allemagne, la France, mais aussi le Brésil, l’Australie, l’Argentine, l’Inde et Chine investissent sur le créneau du halal. En ligne de mire, l’Europe où vivent des millions de citoyens musulmans ayant un pouvoirImage_59_5 d’achat conséquent. Déjà, le port de Rotterdam s’emploie à devenir le principal point d’entrée halal sur marché européen et entend réserver un entrepôt exclusif.

Image_53_2 Quant à cette Amérique que les barbus tiennent pour l’ennemi absolu de l’islam, elle a depuis longtemps acclimaté à l’ « American way of life »  la foi du Prophète. Ainsi, une semaine avant l’attentat du 11 septembre 2001, la Poste émettait un timbre pour souhaiter un “Aïd béni », soit la fête qui clôt le mois du jeûne canonique. Depuis lors, George Bush organise chaque année un “iftar” à la Maison Blanche, « halal » bien entendu. Un rite auquel se prête également l’ambassade des Etats-Unis à Paris, en y conviant des musulmans français. (Le Quai d’Orsay fit de même en 2005 et 2006, du temps de Philippe Douste-Blazy). Mieux, et geste encore plus symbolique, au moment de l’Aïd, le haut de l’Empire State Building, un des joyaux de New York, s’illumine en vert, en hommage aux musulmans de la Grosse Pomme qui y représentent un habitant sur dix.

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Russie, l'oeil...lade de Moscou

Posté par : Slimane Zeghidour

Image_25_01 Image_18 A défaut de "faire la fête" tous les jours, la Russie vient de s’offrir un nouveau jour de fête : le 8 juillet. Intercalé entre le jour de la Souveraineté et celui de l’Unité nationale, fixés au 12 juin et au 4 novembre, le tout nouveau rendez-vous annuel, voué à la Famille, à l’Amour et à la Fidélité, conjugale s’entend, passe, déjà, pour une fête patriotique.

Autant dire, un "symbole national" à la promotion duquel l’Eglise autant que l’Etat ont tenu à y aller de tout leurs poids spirituel et politique. Une version slave orthodoxe de l’alliance du sabre et du goupillon que le kremlin a, pour le coup, choisi d’incarner par un "couple" on ne peut plus détonnant, alliant la pulpeuse épouse du président russe, Svetlana Medvedev et Alexis II, l’austère et octogénaire patriarche de Moscou et de toutes les Russies.

Image_30_01_2 L’idée d’une fête nationale de l’Amour germa le jour même de la…Saint-Valentin. De fait, ce 14 février 2008 vit tout ce que la Russie compte de sénateurs et de popes tirer à boulets rouges sur un soi-disant "simulacre de fête de l’amour", une "vulgaire" occasion "non point d’aimer plus mais d’acheter, de consommer toujours plus". Le patriarche de Moscou y vit l'occasion idéale pour évoquer, invoquer et bénir saint Piotr et sainte Févronia, patrons du mariage et de la fidélité conjugale. "Nous devons vénérer ces saints en tant que modèles vivants de la vie conjugale parfaite, prêcha-t-il, au lieu de nous incliner devant ceux que l’on cherche à nous imposer, tel Saint-Valentin censé protéger la vie conjugale en Occident".Image_23_01_2

Même son de cloche au Conseil de la Fédération, la chambre haute du parlement russe, qui ne tarda pas à approuver -"à l’unanimité"!- l’idée d’ériger le 8 juillet en fête de Piotr et Févronia, saints patrons "nationaux" de la famille et de l’amour conjugal. "Nous avons tous besoin d’une fête célébrant l’amour conjugal et le bonheur familial, puisée dans notre tradition nationale afin de donner aux jeunes le meilleur exemple de la morale, de la pureté et de la chaleur humaine", déclara la porte-parole du Comité pour la politique sociale, Valentina Pétrenko.

Image_20_2 Message reçu cinq sur cinq par la première dame russe, Svetlana Medvedev, qui accepta aussitôt de chapeauter le comité d’organisation de la fête "nationale" de l’Amour. Croyante ostensible, la première dame qui ne dédaigne pas non plus les défilés de mode, anime depuis avril 2007 le Mouvement pour la culture morale et spirituelle de la jeune génération russe ? Un zèle militant qui a valu à cette fille de militaires de l’ex-Leningrad la décoration de l’ordre de la "Vénérable Euphrozyne", équivalent orthodoxe du ci-devant Ordre de Lénine.

Qui dit fête de l’amour dit ville des amoureux, capitale des désirs, rendez-vous des coeurs. La Venise russe a pris pour cadre la cité médiévale de Mourom, sise à 300 km à l’orient de Moscou, non loin de Nijni-Novgorod, l’ex-Gorki soviétique, jadis interdite aux étrangers. Un choix "naturel", Piotr et Févronia y ayant vécu avant d’y reposer à jamais, "léguant une splendide légende à la ville, à la nation et à l’Eglise". Piotr, un noble souffrant de la lèpre voulut épouser la paysanne Févronia qui a su soulager son mal. Les boyards y mirent leur veto. Passant outre un destin royal tout tracé, le prince renonça aux ors de la couronne pour l’amour simple et discret d'une humble roturière… Au terme d’une vie conjugale tendre et pieuse, le mari devenu moine rendit l’âme le 8 juillet 1228. Févronia le rejoignit au ciel une heure d’horloge plus tard; l’un et l’autre furent mis sous terre, unis dans le même tombeau,Image_2_01_3 sous la coupole du couvent de la Sainte-Trinité.

Quel meilleur cadeau faire au couple saint que d’ériger la date de leur "retour à Dieu" en jour de l’Amour tout en y co-célébrant et le 780° anniversaire de leur mort et les 1020 ans de l’évangélisation de la Russie -dont le millénaire du baptême aura été tout de même commémoré par... l’Union soviétique en 1988, à l’instigation de Mikhaïl Gorbatchev. Depuis lors l’Etat russe n’a eu de cesse de "protéger" la religion, non seulement l’Eglise orthodoxe, qui tend à retrouver son lustre de l’époque tsariste, mais aussi, et de plus en plus, l’islam. La foi de Mahomet, credo du khanat tatar de la Horde d'Or qui domina longtemps la Moscovie, fut intégrée à l'Emire russe après que le tsar Ivan le Terrible en eût soumis la capitale Kazan, le 2 octobre 1552. Le vainqueur, soucieux d'incarner ce divin succès contre "le joug tatar", fera édifier sur la place Rouge à Moscou, face au Kremlin, la basilique Basile le Bienheureux dont les coupoles rappellent les turbans des chefs tatars battus ce jour-là... Il n'empêche, on n'y peut plus "outrager" les sentiments des croyants ? Le journal “Nach Reguion” (“Notre Région”) de Vologda, au nord de Moscou, l'appris à ses frais qui a été condamné à une amende de 100 000 roubles -3000 euros- pour avoir reproduit des caricatures de Mahomet!

Image_33_01_2 Mieux, le 28 juin dernier, Dimitri Medvedev se rendit en grand arroi à la cathédrale du Christ Sauveur pour y "restituer" à l’Eglise les "saintes reliques" mises sous le boisseau par le régime communiste. Le  "président croyant" se livra alors à une véritable défense et illustration du "rôle pacificateur" de l’Eglise orthodoxe, sous les coupoles on ne peut plus kitsch de ce temple édifié il y a deux siècles à la gloire des soldats ayant battus les troupes de Napoléon Bonaparte, puis détruit par Staline afin de laisser place à une piscine olympique avant d’être, enfin, reconstruit, à l’identique, par Boris Eltsine, non sans l’apport massif d’ouvriers polonais catholiques et turcs musulmans.Image_39_6

L’Eglise, l’Etat, cela n’aurait pas suffi, semble-t-il, à "vendre" la contre-Saint-Valentin russe sans mettre à profit le pouvoir édificateur d’un film. Justement, le 14 février 2008 sorti à Moscou un "thriller" trépidant, une sorte d’anti-James Bond version slave et orthodoxe qui aurait fort bien pu être baptisé “Bons baisers de Russie”. Intitulé "Un baiser mais pas pour la presse", il raconte l’histoire d’amour d’un jeune agent du kgb et d’une hôtesse de l’air russe. Intrépide, courageux, grand "coeur chaud et sang-froid", l’espion, qui opère en Allemagne, vole de haut faits d’armes en coups bas jusqu’à briguer la fonction de chef de l’Etat qu’il réussit à "mériter" haut la main. En fait de fiction, tout y parle de Vladimir Poutine, ex-espion en terre germanique devenu tsar républicain, dont le nom n’apparaît pourtant nulle part. "Pure coïncidence", selon la formule consacrée du septième art.

Image_43_01 Cette "salade russe" mêlant amour de Dieu, désir de la famille et culte de la patrie culmine en un discours lyrique à la gloire du mariage, une mystique du "couple légitime" en tant que "socle et bouclier" de la nation en danger. Elle pourrait avoir pour mot d’ordre : "fais l’amour et la guerre… des berceaux". Car si Lénine a prévu en son temps un "dépérissement de l’Etat" capitaliste, la Russie ne redoute aujourd’hui rien moins qu’un dépérissement  de la nation en tant que "capital génétique". Il ne s’y passe pas un jour en effet sans qu’un enquête ne vienne rappeler que, fait quasi unique au monde, la population du pays enregistre chaque année un déficit de 700 000 habitants. On ne compte plus les villages et bourgades fantômes, les écoles qui ferment faute d’enfants, les pédiatres qui troquent la blouse du médecin pour le tablier du boucher ou la salopette du plombier…Image_24

Avec 1 43 millions d’habitants dont vingt-cinq millions de non russes, pour la plupart turcophones et musulmans, la Russie n’aura pas connu, à l’instar de l’Europe, de baby-boom ni de Trente Glorieuses. Le professeur Vladimir Koulikov, membre éminent de l’Académie des sciences, en brosse un tableau apocalyptique : il y aurait 13 millions d’invalides, 10 millions de maladies mentaux, presque autant d’alcooliques, six millions de femmes stériles sur 40 millions en âge de procréer, 8 millions de réfugiés de l’intérieur, des "pieds noirs" ayant fui les ex-républiques soviétiques. Au bilan, il y aurait 2, 3 morts pour 1, 4 naissances avec de surcroît un taux de mortalité infantile ayant régressé au point de retrouver le niveau de celui de 1897!