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3 questions (et un peu plus) à Eloïse Lièvre

3 questions (et un peu plus) à Eloïse Lièvre

« La biche ne se montre pas au chasseur » est le premier roman d’Eloïse Lièvre. Un titre aussi énigmatique que le constat devant lequel la narratrice se trouve au début du livre : alors que son corps est médicalement capable d’accueillir un enfant, la tête semble lui refuser. La narratrice décide alors de prendre cette tête au sérieux et de chercher les causes de ce qu’elle vit comme un échec, une injustice. S’ensuit une quête minutieuse au cœur de l’intimité féminine d’une toute jeune fille. Mené par une écriture vive, drôle, truffée de références où cohabitent Antigone, Scarlett O'Hara ou le Petit Poucet,  le lecteur aura le plaisir de découvrir ce roman d’apprentissage, ou plutôt de passage, entre l’adolescence et l'âge adulte.
Eloïse Lièvre
Quel est le sujet de votre livre ?

C’est l’histoire d’une jeune femme qui veut un enfant et qui n’arrive pas à procréer. Elle passe par une phase médicale, une sorte d’enquête sur son propre corps et sur les raisons de cet échec à procréer. Devant le constat de la normalité, à la fois chez elle et chez son mari, elle décide de se livrer à une introspection, ce que j’appelle des coups de sonde dans le passé. Lui reviennent alors des souvenirs, et un souvenir en particulier, qu’elle avait occulté. Je n’en dis pas plus ça déflorerait le sujet... Ce qui m’intéressait, c’était la question de l’enfantement : pourquoi vouloir des enfants ou pourquoi au contraire ne pas en vouloir ? Quel rapport cette question entretient avec la société ? Parce qu’il y a une sorte de pression familiale, sociale pour la femme sur cette question de l’enfantement. Puis je me suis rendue compte qu’il y avait une autre question importante pour moi dans ce livre, qui justifie cette rencontre incessante du présent et du passé, c’est la question du passage de la jeune fille à la femme, cette question de la frontière – si jamais elle existe – de l’adolescente à la femme.



Comment est né ce livre ?

Il est né d’un questionnement  biographique. J’étais hantée depuis très longtemps, bien avant d’avoir des enfants, par la question de l’enfantement, par la nécessité de devenir maman. Quand j’étais à normal sup on me demandait ce que je voulais faire et je répondais maman ! Cette urgence-là m’a toujours habitée, avec un ancrage dramatique moins dramatique que celui de la narratrice et m’a donné envie d’écrire sur cette question. Cela dit, ce n'est pas un texte autobiographique : à partir du moment où on écrit avec une intention littéraire, on est forcément dans la fiction et dans la déformation des faits, et comme ce qui m’intéresse ce sont davantage les sensations et les sentiments, il est très difficile de savoir si ce qu’on exprime a vraiment existé ou s’il s’agit d’une transformation, d’une métamorphose.

En quoi est-ce un roman de la féminité ?

Quand j‘ai envoyé mon manuscrit certains éditeurs m'ont dit qu’il était trop féminin et pas assez féministe. Alors il est féminin c’est sûr, mais cela dit j’ai aussi des lecteurs masculins qui apprécient le texte ! Et puis il est féministe parce qu’il s’interroge sur la naissance non pas de la féminité, mais d’une féminité. Ce que cette histoire propose, c’est une version de l’invention de la féminité parmi d’autres possibles et cette invention-là c’est la maternité. Cela dit je ne suis pas sûre que la question soit résolue à la fin du livre… Le livre montre que cette féminité, la maternité ne l’épuise pas et que c’est bien d’autres choses. Il n’y a pas d’opposition non plus entre la maternité – le fait de désirer des enfants – et le féminisme. Aujourd’hui certaines féministes sont pour la séparation de ces deux faits. Par exemple Marcela Iacub veut que la femme s’affirme en dehors de la maternité, elle souhaite que l’on puisse à terme avoir des enfants avec un ventre artificiel… Moi je pense au contraire que ça n’est pas incompatible. Je pense même qu’il y a un héroïsme de la maternité. Je reprends ce terme d’héroïsme que j’emprunte à l’écrivain Chloé Delaume qui dans une interview récente disait que, plutôt que de faire des enfants qui soient des mini-nous et plutôt que de vouloir en faire des héros, les femmes devraient être des héroïnes de leurs propres vies. Et j’avais envie de lui répondre que je me sentais une héroïne dans ma propre vie et que cet héroïsme-là c’était aussi celui de la maternité ! Ce n’est pas seulement celui de la maternité, mais le fait d’être mère contribue beaucoup à l’héroïsme et c’est un héroïsme qui me plaît ! Et d’ailleurs cet héroïsme se retrouve dans une des références de mon texte, la référence épique. J’ai voulu que le parcours gynécologique soit une mini épopée, précisément pour montrer que c’est de l’ordre de l’héroïsme.


Votre livre est en effet truffé de références épiques, mais pas seulement…

La première partie est guidée par ce fil épique, qui était donc lié à l’héroïsme de la narratrice que je voulais signifier. C’est aussi une façon de pouvoir justifier la présence d’images, d’adjectifs, de phrases longues, avec parfois un peu d’emphase. Dans des nouvelles que j’ai écrites plus récemment il y a aussi cette présence de la référence culturelle qui peut s’exprimer de différentes façons, un tableau de Dali, la mort de Claude Levi Strauss ou encore un texte véritablement littéraire. Tout simplement parce que cela fait partie de ma vie, mais aussi de la vie en général. La culture et la littérature, en particulier la fiction, font partie de nos vies et les influencent énormément. On ne vit pas seulement avec la réalité qui nous entoure, on vit aussi avec les livres qu’on lit, on prend des décisions grâce à eux, on est accompagnés par eux. Nos amis ne sont pas seulement les gens qu’on rencontre tous les jours mais aussi les personnages des livres, les livres eux-mêmes...
La deuxième partie du livre fait plutôt référence au bestiaire médiéval, sans l’aspect comique, quelque chose comme « Le Roman de Renart » ou « Les Lais de Marie de France » ou bien encore « Dialogues de bête » de Colette. Il y a aussi beaucoup de références aux contes, des références qui expriment mon attache à l’enfance. Pour moi il n’y a pas de rupture entre l’âge adulte et l’enfance. Autant je suis pour considérer que les enfants sont des personnes à part entière, autant je pense que tous les individus adultes sont encore des enfants et vivent justement avec leur enfance.
Quels sont vos rites d’écriture ?

Il y a plusieurs phases dans l’écriture, enfin en tous cas la mienne. Matériellement je n’ai pas les conditions pour pouvoir écrire tous les jours, mais dans le même temps je vis avec les livres des autres et je vis aussi avec les textes que j’ai envie d’écrire. Je ne suis pas obligée d’être devant mon ordinateur ou un stylo à la main pour finalement y penser… C’est un peu comme les enfants, j’ai l’impression que je les porte, je les porte longtemps avant qu’ils ne deviennent des textes écrits matériellement. Ensuite la phase d’écriture, qui n’est ni une souffrance ni même une nécessité, est simplement un élément naturel, ça fait partie de la vie. J’ai une pratique d’écriture qui est très physique, de l’ordre du plaisir, voire de la jouissance. J’ai besoin d’être toute seule pour écrire, j’écris dans mon lit, c’est même là que je suis le mieux pour écrire ! Et puis j’ai besoin d’avoir chaud, d’être sous les couvertures… Je le ressens de façon physique, organique, humorale. J’écris très lentement. Une fois que j’ai bien porté les textes et qu’il faut les écrire matériellement, c’est très lent parce que j’ai une sorte de fétichisme de la phrase. C’est aussi une sorte de matière que je manipule, que je malaxe… Cela peut être de l’ordre de la caresse aussi ! Toutes ces métaphores sont très parlantes…


Quel usage faites-vous de la langue française et quel plaisir y prenez-vous ?

J’ai toujours envie que ça ne soit pas banal. J’ai dit que les livres faisaient partie de la vie et que l’écriture était quotidienne de cette manière-là, mais en même temps, même si le texte fait entendre le bruissement des voix, j’ai envie qu’il y ait une frontière, une différence entre l’écrit et l’oral, entre la façon dont on parle et mon écriture. Et j’ai aussi le souci de pousser la langue dans ses retranchements, sans tomber dans l’incorrection, mais en essayant de faire en sorte que les phrases soient parfois un peu limite. J’aime aussi faire des rencontres un peu insolites pour dire des choses senties ou que j’imagine qu’on puisse ressentir.


Il y a dans votre écriture un contraste entre quelque chose parfois très enfantin et en même temps un propos très adulte, notamment au début de votre livre.

La référence à Antigone dans les premières lignes est importante parce qu’elle place d’emblée ce thème du passage de l’adolescence à l’âge adulte avec l’idée de la responsabilité. Je me suis rendue compte qu’il y avait en effet une sorte de contraste dans mon écriture entre des choses qui s’énoncent de façon plutôt simple, avec l’évidence d’une écriture qu’on pourrait dire blanche et des choses qui vont être beaucoup plus alambiquées, avec une utilisation plus sophistiquée de la langue, ce qui peut plaire ou pas, mais dans laquelle je suis heureuse de me complaire et, même, de me vautrer. Et puis il y a aussi un contraste de rythme, entre des phrases qui sont des phrases nominales uniquement et d’autres au contraire qui vont s’étendre de façon dangereuse, risquée à la fois pour moi et pour le lecteur.
Quelles sont vos influences littéraires ?

Dans les grandes influences il faut absolument que je parle de Marguerite Duras ! J’ai une sorte d’histoire avec elle. Adolescente j’ai découvert Marguerite Duras et j’ai éprouvé une sorte de fascination. Avec « La princesse de Clèves », un de mes livres de chevet est « Le Ravissement de Lol V. Stein », autre héroïne d’ailleurs ! Passée cette phase de fascination et d’amour inconditionnel de Marguerite Duras j’ai eu une sorte de répulsion au moment de « L’amant de la Chine du nord » et j’ai en quelque sorte rompu avec elle, mais c’est une écriture qui m’a beaucoup influencée. Aujourd’hui que tout ça est mis à distance et pacifié je la considère comme une écrivain fondamentale du XXème siècle. Ensuite le texte qui m’a le plus marqué dans mes lectures d’adolescence et qui m’a donné envie d’écrire c’est « L'Algérie ou la mort des autres », de Virginie Buisson que j’associerai à un autre livre que j’ai dû lire au même moment autour de 10 ans c’est « Tournebelle » de Gaston Bonheur. Avant ça il y avait «Le petit prince ».
Pour beaucoup d'autres livres, je ne sais pas si on peut parler d'influences, mais ils m'ont accompagnée et aujourd'hui je me souviens de ces lectures : « Le Vieil homme et la mer » d’Hemingway, « Cent ans de solitude » de Gabriel Garcia Marquez, « La clé sur la porte » de Marie Cardinale, les romans et les nouvelles d’Isaac Bashevis Singer, les romans de Shérazade de Leïla Sebbar. J'ai aussi des sortes de points de repère, mon histoire littéraire personnelle : « La Vie de Marianne » de Marivaux, auteur sur l'oeuvre duquel j'ai écrit une thèse, « Gil Blas de Santillane » de Lesage, « La Chartreuse de Parme », puis mes trois grands piliers du XXème siècle, Proust, Céline avec « Voyage au bout de la nuit », Houellebecq avec « les Particules élémentaires ». Plus récemment, mes grands moments de lecture, forcément des influences, ont été « Les années » d’Annie Ernaux, « Lignes de faille » de Nancy Huston, les romans de Véronique Ovaldé, d'Emmanuel Carrère, « Le temps où nous chantions » de Richard Powers, les romans de Jonathan Franzen, « Kafka sur le rivage » de Murakami.
C'est sans fin, en fait. Encore quatre derniers : « Pertes humaines » de Marc Molk, pour des raisons biographiques et parce que c'est un livre culte et les trois que je viens de lire, dans l'ordre, qui sont de beaux livres d'amis, le généreux « Autogenèse » d'Erwan Larher, l'océanique « A défaut d'Amérique » de Carole Zalberg et l'énigmatique « Les Éphémérides » de Stéphanie Hochet.

06.04.2012Propos recueillis par Cécile Quéniart« La biche ne se montre pas au chasseur », Eloïse Lièvre
Paru le 16 février 2012 aux Éditions D’un Noir si Bleu

Quelques mots sur l'auteur...

Eloïse Lièvre n’est pas un pseudonyme.
Elle est née le 10 janvier 1974 à Agen.
Elle déteste les courants d’air et l’injustice.
Elle a deux enfants.
Eloïse Lièvre est normalienne agrégée.
Elle n’écoute presque jamais de musique.
Eloïse Lièvre mesure un mètre cinquante huit et doit perdre trois kilos.
Elle a une collection de gadgets japonais.
Elle aime La Vie de Marianne, Le Ravissement de Lol V. Stein et Martine fait du théâtre.
Eloïse Lièvre habite près d’un grand cimetière.
Elle tient mal son stylo.
Elle porte Coco Mademoiselle.
Eloïse Lièvre souvent rêvasse.

Le dictionnaire

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