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Le Retour des Tigres de Malaisie. Plus anti-impérialistes que jamais

Littérature

Le Retour des Tigres de Malaisie. Plus anti-impérialistes que jamais

Paco Ignacio Taibo II

On peut bien sûr lire ce Retour des Tigres de Malaisie comme le roman d'aventures qu'il est, cette nouvelle équipée malaise, avec ce sentiment d'impunité qui sied à tout « retour » dont on n'a pas fait l'aller. Ainsi, on se régale de héros jamais en manque d'héroïsme, d'exotisme jamais en mal des décors qui ruineront le producteur du film, de pirates jamais avares de bons sentiments, de rebondissements jamais à court d'invraisemblances. On se repaît de cette littérature feuilletonesque découpée en 113 chapitres où Paco Ignacio Taibo II et son traducteur (l'épatant René Solis) semblent lancés dans une course effrénée et ludique de 113 haies où la vitesse ne suffit pas ni même la précipitation: il faut encore éviter les pièges, contourner les obstacles, inventer des mots (ou repêcher des perles rares dans des vocabulaires techniques ou précieux), traduire des locutions surgies de langues imaginaires ou mortes de mort violente, accepter des légendes apocryphes, croire à la résurrection des morts et savoir que Dieu n'existe pas. Bien sûr l'auteur fait la course en tête, et le traducteur file doux sur ses brisées, mais ils arriveront ensemble sur le fil, le torse tendu et la mine fière, exténués et ravis de leur tour de force: Dumas, Verne, Sue, et surtout Salgari, peuvent sourire entre leurs deux oreilles, le roman d'aventures façon XIXe n'est pas mort, on en demande encore.
Le prince malais Sandokan et le Portugais Yañez de Gomara sont donc de retour, ce sont eux les Tigres de Malaisie, frères de sang et d'armes, pirates et justiciers, polyglottes et savants, marins et philosophes, ils ne sont plus si fringants, ils frôlent la soixantaine, et leur sang froid ne fait plus qu'un tour. Mais bon, puisqu'ils sont menacés et qu'ils ne renoncent jamais à servir une juste cause, il leur faut réarmer La Mentirosa, splendide navire prototype, à voile et à vapeur, capable de farniente et bourré d'artillerie cachée, de pavillons divers et d'hommes sûrs. La tâche est immense: sauver Bornéo, abolir l'esclavage, rendre la terre à ceux qui la travaillent (ils échangent quelques lettres avec Friedrich Engels), bouter l'Anglais hors de Hong Kong, dissoudre une société secrète chinoise, sauver leur peau et réanimer une Louise Michel rêvant d'harmonium dans un radeau de fortune au large de Nouméa. Et, pourquoi s'en priver, donner une interview à Rudyard Kipling.
Tout cela n'ira pas tout seul, forcément, trahisons, bordels, naufrages, explosions, tireur d'élite, gibets et potences, souterrains et sous-marins, cachots, montgolfières et fiers mongols, codes secrets et échelles de corde, gros soucis et vilains sosies, duels à un contre vingt, nains et manchots, estafilades et staphylocoques, missionnaires et fornication, mystère et garde-chiourme: on peut bien sûr lire ce Retour des Tigres de Malaisie comme le roman d'aventures qu'il est, sans bouder son plaisir. On peut aussi remarquer que le récit est borné par deux courts textes d'explication : «Note de départ, ce que cela n'est pas », et, pour finir, « En dehors du roman ».
Dans le premier avertissement, l'auteur se confie : « J'avoue une fois pour toutes et avec un total cynisme qu'il s'agit là d'un pastiche de Salgari. » Certes, Sandokan et Yañez sont les héros récurrents d'Emilio Salgari. Mais ce pastiche n'est pas une caricature, c'est un hommage à l'auteur de sa jeunesse, un exercice d'admiration qui fonctionne par lui-même, où les références ne sont jamais un handicap de lecture pour celui qui les ignore, comme on peut attraper n'importe quel album de Tintin dans quelque salle d'attente. Ces premières pages brossent un portrait attendri de ce « suicidé, fils de suicidés, père de suicidés… massacré par la critique éclairée ». Emilio Salgari est né à Vérone en 1862 et s'est donné la mort, comme un samouraï, dit-on en 1911, il a écrit des sagas rocambolesques qui courent tous les continents, sans même traverser l'Adriatique et ne se déplaçant qu'à bicyclette. Ignacio Taibo, qui a écrit la biographie de Che Guevara et un roman à quatre mains avec le sous-commandant Marcos, précise que son anti-impérialisme doit bien plus à Salgari qu'à Lénine. Les trois dernières pages du livre rendent aux auteurs originaux les idées qu'il leur a empruntées, Louise Michel, Karl Marx, Engels, William Blake, Gustave Doré, Conan Doyle, Bradbury… et dénoncent quelques anachronismes assumés. Il termine ainsi son avertissement: « Il me reste à avouer que, même si cela semblait un livre facile à faire, cela n'a pas été le cas [il y travailla pendant onze ans!]. Mais qu'est-ce que je me suis amusé! » Et nous, donc !

Jean-Baptiste Harang

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