Littérature

Les Filles de l'ouragan
Joyce Maynard
Joyce Maynard s’est fait connaître en France l’année dernière avec son récit autobiographique Et devant moi, le monde, sorti aux États-Unis une douzaine d’années plus tôt. Elle y décrit la brève liaison qu’elle eut avec J. D. Salinger à 18 ans, alors que ce dernier en avait trente-cinq de plus. Depuis la publication en 2002 de L’Attrape-rêves par Margaret Salinger, la fille, on connaissait l’envers plus sombre et dérangeant du grand auteur. Une face obscure qu’il avait soigneusement masquée en disparaissant de la circulation après le succès historique de L’Attrape-coeurs en 1951. L’homme vivait reclus, comme vit encore aujourd’hui Thomas Pynchon, et comme a vécu au XIXe siècle Emily Dickinson. Quand ces écrivains sont tirés de leur isolement, plutôt de force que de gré, cela fait grand bruit. Plus que pour ceux qui se plient aux penchants curieux, voire intrusifs des médias et du public. Joyce Maynard est donc sortie de l’ombre en exposant dans son sillage celui qui voulait y rester. La folie de Salinger n’était dès lors plus un secret - que l’on pouvait d’ailleurs deviner : ceux qui ont lu L’Attrape-coeurs savent bien que l’adolescent dépressif Holden Caulfield finit interné en toute dernière page. Requiescat in pace. Salinger est mort l’année dernière. Il a finalement rejoint le royaume des ombres qu’il n’avait, semble-t-il, jamais désiré quitter. Dans la foulée d’ Et devant moi, le monde, Joyce Maynard a vendu aux enchères les vingt-cinq lettres que Salinger lui avait adressées, pour financer, selon son dire, les études de ses enfants.
« Les Bonnes Filles », The Good Daughters : c’est le titre de son dernier roman. Elle y aborde les thèmes qui lui sont chers et qu’elle traite depuis longtemps sous forme d’articles et d’essais dans la presse américaine : le couple, la famille, la vie domestique. L’ouvrage semble aussi faire écho à l’autobiographie de sa soeur Rona Maynard, My Mother’s Daughter, parue en 2007 et centrée sur les parents Maynard, brillante mère universitaire et père alcoolique. La traductrice de The Good Daughters a choisi pour titre Les Filles de l’ouragan, car le livre s’ouvre sur un événement matriciel, une nuit de tempête pendant laquelle deux fillettes sont conçues. Nées le même jour, elles appartiennent à deux familles américaines différentes mais typiques, les Plank et les Dickerson. La première est rurale et conservatrice, installée depuis des générations dans une ferme du New Hampshire. La mère trapue et puritaine élève ses cinq filles, tandis que le père s’occupe de l’élevage et de la culture des fraises (c’est l’autre sens du titre, daughters désignant aussi en anglais botanique les « stolons », ou fils de fraisiers). La seconde est bohème, conduite tant bien que mal par une mère artiste, belle et talentueuse, et un père velléitaire et paumé qui brinquebale son foyer d’un bout à l’autre des États-Unis. « Ça fait drôle de grandir dans une famille où il semble que ce serait plutôt aux adultes de grandir. [...] Ils étaient tellement absorbés par eux-mêmes que parfois ils paraissaient oublier qu’ils avaient des enfants. » De ces terreaux contrastés poussent donc deux plantes, Ruth et Dana, qui prêtent alternativement leur voix à une narration pointilliste, égrenant cinquante années de leur existence. Chaque période est effleurée en quelques pages, détaillant des fragments de vies discrètes et minuscules, parfois articulées sur la grande histoire de la nation, le concert de Woodstock ou l’assassinat de Kennedy. L’une se passionne pour la botanique et s’installe dans une ferme avec sa compagne. L’autre peint, vit une relation torride avec le frère Dickerson dans une cabane au Canada puis se stabilise dans un mariage plus raisonnable. Bizarrement, chacune de ces femmes ressemble moins à sa propre mère qu’à celle de l’autre. Aussi les trames parallèles finissent-elles par s’infléchir et se rejoindre pour résoudre l’énigme de cette anomalie physiologique. Les Filles de l’ouragan, c’est comme La vie est un long fleuve tranquille, mais dénuée de toute dimension burlesque. Les secrets de famille, exhumés sur la fin, ont plutôt un parfum sulfureux d’adultère et d’inceste, mais toujours suggérés avec une retenue fine et élégante. Qu’il s’agisse du secret de son idylle avec Salinger ou du mystère patiemment dévoilé dans ce roman-là, Joyce Maynard sait toujours gommer les aspérités du scandale et draper le chaos d’une familiarité banale.
Évelyne Bloch-Dano











