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Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?

Littérature

Pourquoi être heureux quand on peut être normal ?

Jeanette Winterson

Le trajet utérus-tombeau d’une vie est intéressant - mais je ne peux pas écrire la mienne ; je n’ai jamais pu. Pas avec Les oranges. Pas plus aujourd’hui. Je préfère continuer de me lire comme une fiction que comme un fait. » C’est bien la question de l’identité que pose Jeanette Winterson dans ses récents Mémoires, Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? Au gré d’anecdotes cocasses, elle y détaille l’assomption de son identité sexuelle, sociale et artistique, mais surtout son pari de se faire fiction. Cette quête insensée d’une identité de papier nous invite justement à revenir aux origines de son oeuvre et à relire son tout premier roman, Les oranges ne sont pas les seuls fruits (1985) que les éditions de l’Olivier ont la bonne idée de republier simultanément (1).

« Pourquoi être heureux quand on peut être normal ? » C’est la phrase que sa mère adoptive lui rétorque du tac au tac le jour où Jeanette Winterson tente bon gré mal gré de lui justifier son homosexualité. Avec un mélange de tendresse et d’amertume, la romancière anglaise revient sur ce qui semble d’abord être un chemin de croix : son apprentissage de la liberté, du savoir et de l’amour, « qui se mesure, dit-elle, à l’étendue de la perte ». Recueillie à l’orée des sixties par un couple de pentecôtistes, la môme de Manchester passe son enfance dans une ville paumée du nord de l’Angleterre, entre les cantiques, les claques et les cours de caté. Quand sa maman ne brandit pas la menace de Satan, elle se maudit d’avoir choisi le mauvais enfant. À plus d’un titre, ces Mémoires se lisent d’ailleurs comme un anti- Livre de ma mère. Jeanette Winterson les entame lorsqu’elle retrouve ses papiers d’adoption et part à la recherche de sa mère biologique.

Loin du récit d’une enfance volée, c’est celui d’une libération que dessine l’auteur de 52 ans, considérée comme une icône du féminisme anglo-saxon. Libération du corps comme des carcans de la société, depuis son expérience de la marge jusqu’à la prise en main de son propre destin : s’assumer seule, assouvir sa soif de savoir, et devenir écrivain. Une libération dont la littérature (ou plutôt le langage littéraire) est à la fois le moteur et le point d’orgue. N’est-elle pas épaulée dès son plus jeune âge par un livre de poésie, nourrie à l’adolescence de romans interdits, et sans cesse sauvée de l’exclusion, de la démence ou de la dépression par les textes qu’elle publie ? Si Jeanette Winterson parvient à triompher de son passé, n’est-ce pas d’abord au sein de ses écrits - cédant l’initiative aux maux, laissant les phrases bégayer, bouder toute chronologie, bercées, dans cet espace trouble entre la réflexion, la recollection et la pure fiction ? Voyez comme elle intègre ici et là des « Il était une fois », comme elle change le passé en chasse au trésor ou comme elle s’interroge sur sa mémoire menteuse : « J’ai un souvenir - vrai ou faux ? »

« Il m’a fallu beaucoup de temps pour comprendre qu’il existe deux types d’écriture ; celle que l’on écrit et celle qui nous écrit. Celle qui nous écrit est dangereuse. Nous allons là où nous ne voulons pas aller. Nous regardons où nous ne voulons pas regarder. » On trouve de troublants échos entre les Mémoires de Jeanette Winterson et Les oranges - drôle de conte qui emprunte à l’autobiographie autant qu’à la mythologie. Il faut voir comme elle y maquille sa vie, en y glissant nombre de fables, en la recouvrant de légendes et en la structurant, depuis la « Genèse » jusqu’au « Livre de Ruth », suivant les chapitres de l’Ancien Testament. Comme elle l’explique dans les Mémoires (qu’on peut lire comme une exégèse du roman), il s’agit de recomposer son propre récit pour s’écarter de la trame serrée qu’on lui a naguère imposée. Et Les oranges de mettre en scène la genèse de cette identité de papier. Dans cette façon de prendre sans cesse le contre-pied de la Lettre, au gré de sentences imaginaires et de sermons merveilleux. Dans ce don pour sublimer « la colère en prose », « la bizarrerie en poésie ». Et dans ce nom, « Winterson », qu’elle associe désormais à l’enfance fantasmée, mais dont elle se sert encore pour signer ses écrits.

Augustin Trapenard

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