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Et il dit

Littérature

Et il dit

Erri De Luca

La Bible est depuis de nombreuses années ancrée dans la vie et dans l’oeuvre de l’écrivain italien Erri De Luca. Lecteur assidu (mais athée) de l’Ancien Testament, il en a notamment publié quelques traductions et plusieurs exégèses, dont Un nuage comme tapis, Première heure ou Noyau d’olive, qui font d’ailleurs écho à certaines de ses oeuvres de fiction, puisque des romans comme Montedidio, Trois chevaux ou Le Jour avant le bonheur sont aussi hantés par le texte sacré. Et il dit évoque une fois de plus un épisode de l’Ancien Testament : Erri De Luca donne ici une réécriture du décalogue en revisitant, dans une langue poétique et ciselée, les dix paroles reçues par Moïse au sommet du mont Sinaï. L’occasion pour l’auteur napolitain de décliner une réflexion sur le texte même - magnifique analyse de chacun des préceptes grâce à sa connaissance de l’ancien hébreu et à la précision de ses traductions - et les enjeux qui en découlent : la dimension charnelle des commandements, les liens entre la solitude et la communauté, la question de la transmission - la parole et le texte gravé -, mais aussi la langue, la spiritualité, l’identité, la liberté...

Placée sous le signe de la montagne, cette relecture du décalogue permet à Erri De Luca de s’interroger sur la pratique de l’alpinisme (Moïse était lui-même un « alpiniste », monté plusieurs fois au mont Sinaï, mort sur le mont Nébo), mais aussi sur son rapport au peuple du Sinaï et à sa langue. Le dernier texte, intitulé En marge du campement , évoque le judaïsme comme un compagnon de voyage auquel il se joint en étranger, restant, lui le non-croyant, à la porte de la Terre promise : « Le judaïsme qui a rempli mes réveils vient de là. Je lis le mot gher , "étranger", et je reconnais : c’est ce que je suis. J’ai voulu quitter la terre des dix plaies, je me suis ajouté à un peuple qui sortait le bras levé et le chant à la gorge. Comme un jeune se détache de son lieu d’origine et suit les roulottes d’un cirque par admiration, ainsi me suis-je mis à la queue du peuple du Sinaï. »

Simultanément à la parution de Et il dit , les éditions Gallimard proposent la publication d’un recueil de poèmes bilingue - on y trouve là encore un regard sur l’exil, la liberté et la mémoire -, composé de trois sections principales. La première, qui donne son titre à l’ouvrage, Aller simple , réunit des textes en vers libres qui mettent en scène la réalité tragique des migrants africains forcés à l’exil. Une réalité que De Luca choisit d’évoquer de l’intérieur, par le prisme des voix de chacun des personnages qui tentent de traverser la Méditerranée pour échapper à la misère et à la violence d’une nature indifférente à leur sort. Autant de voix qui finissent par constituer un choeur : « Nous sommes un désert qui marche, peuple de sable,/ fer dans le sang, chaux dans les yeux, un fourreau de cuir/ Tant de vies détruites ont aplani le voyage,/ des pas ôtés à d’autres poussent les nôtres en avant. » La deuxième partie du recueil rassemble des textes qu’Erri De Luca a choisi de classer en quartiers. « Pour moi, un livre de poèmes est une ville », écrit-il en préambule à ces courts poèmes qui sont avant tout écrits pour rendre hommage aux absents. On croise ainsi, dans le « quartier des pas reclus » ou dans celui de « l’amour sidéré », la figure du père aveugle ou de la mère marquée au fer rouge par l’expérience de la guerre, mais aussi ses compagnons de lutte, tel Paolo Persichetti, du temps de son engagement dans le mouvement d’extrême gauche Lotta continua.

Des pages habitées par d’autres écrivains, parmi lesquels Amos Oz, Hölderlin ou Dylan Thomas, et surtout le poète bosniaque Izet Sarajlic, que De Luca évoque aussi dans la dernière partie du recueil. Resté à Sarajevo pendant le siège, ce dernier fut contraint de brûler les livres de sa bibliothèque pour chauffer sa maison. Il commença par la philosophie et les romans, poursuivit par le théâtre, et s’apprêtait à détruire la poésie quand le conflit s’acheva : « La quatrième année c’était le tour des poèmes,/ Mais la guerre prit fin et les épargna./ Classement du feu : dernière à y être destinée la poésie,/ en guerre la plus urgente. » Dans l’oeuvre d’Erri De Luca, nul doute que notre classement serait dominé par sa production romanesque, d’une force incomparable. Mais il faut reconnaître que, entre l’exégèse des Écritures et les recueils poétiques, le choix serait bien difficile à faire...

Yann Nicol

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