Que signifie être internaute à Cuba ?
Être internaute à Cuba, c’est une aventure. Nous sommes des "déconnectés". Internet, c’est une demi-heure une fois par semaine, ou tous les quinze jours. C’est très angoissant et frustrant de tenter durant cette demi-heure de publier des posts sur un blog, de lire ses mails et de s’informer. Il faut optimiser le temps. Mais grâce à la solidarité, on y arrive, même avec peu de ressources technologiques.
Les connections Internet à domicile sont réservées aux hauts fonctionnaires ou aux étrangers. Un résident étranger débourse environ 150 pesos convertibles [130 euros] par mois. Un prix prohibitif pour un Cubain dont le salaire moyen est de 20 pesos convertibles.
Les citoyens cubains ont accès à Internet uniquement dans les hôtels ou les cybercafés et tous les blogs hébergés sur cuba.com leur sont inaccessibles. Héberger un blog sur un serveur cubain est un privilège réservé à l’État. Mon blog est hébergé en Allemagne.
Que pensez-vous des réseaux sociaux ?
Chez nous, l’accès et l’utilisation des réseaux sociaux est loin d’être aussi intense qu’en Europe, par exemple. Ici, il n’y a pas de débat sur la vie privée. À Cuba, nous voulons dire et non cacher, nous ne sommes pas anxieux à l’idée de communiquer des informations à l’extérieur. Nous n’en sommes pas à l’étape où les réseaux sont un problème. Pour nous, les réseaux sociaux sont des médias d’urgence. Aucun message sorti de Cuba n’est frivole. Ce sont plutôt des cris, des SOS.
Le web a-t-il changé Cuba ?
Oui. Aujourd’hui à Cuba le mot "blogueur" signifie quelque chose, fait même parfois peur. Le blogueur inquiète, il peut être journaliste, il peut transmettre des informations. Le web fait désormais bien partie de la réalité cubaine. Au point que le poids de la blogosphère a obligé le gouvernement à prendre position sur certains événements. Grâce à Twitter - sur lequel nous émettons en aveugle et que nous ne pouvons pas recevoir - et aux blogueurs, la mort d’Orlando Zapata [ndlr : prisonnier politique] a suscité des réactions non seulement de la communauté internationale mais de l’intérieur de Cuba. Le cas d’Orlando Zapata a même été mentionné à la télévision, une première.
Avez-vous peur ?
Tout le temps, quand on vit dans une société où l’État peut changer les lois, juger les gens sur de fausses accusations, interdire à ses ressortissants de rentrer ou de sortir du pays, stigmatiser les familles... Mon blog est la source de mes inquiétudes mais paradoxalement il me protège. Le prix que je paye pour l’écrire, c’est que je n’ai pas le droit de sortir de Cuba. Je ne peux pas voyager à l’étranger pour recevoir les prix qu’on me décerne ou honorer les invitations que je reçois. C’est clairement une punition qu’on m’inflige à cause de ce que j’écris. Pourtant, ce sont justes les réflexions d’une citoyenne. C’est un bon indicateur du niveau de respect de ce pays envers la liberté d’expression.
Que souhaitez-vous pour Cuba ?
J’aspire à une société où la propriété ne serait pas stigmatisante. Où la créativité, le talent, l’énergie, pourraient être récompensés. Je m’exprime non pas en tant que politique mais en tant que citoyenne qui interroge. Je n’ai pas les solutions aux problèmes de l’île, mais je suis convaincue qu’en autorisant la liberté d’expression, en écoutant la pluralité cubaine, des idées et des programmes politiques et sociaux innovants surgiront.
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