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Les enjeux des révélations de WikiLeaks

L'œil de la rédaction

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Les enjeux des révélations de WikiLeaks
La publication de câbles diplomatiques par WikiLeaks, qui met de nombreux Etats dans l'embarras, est défendue par des ONG au nom du « droit » à l'information mais critiquée par des intellectuels inquiets du danger de la « transparence absolue » pour les démocraties. L'analyse de l'historien Thomas Snégaroff.
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Vue de la page d'accueil du site WikiLeaks, le 28 novembre 2010
01.12.2010Par Thomas SnégaroffLes révélations se succèdent et interrogent l’historien… de demain. Ne soyons pas dupes : une bonne partie des informations divulguées jusqu’à ce jour n’ont qu’une importance limitée. Savoir que l’administration américaine voit en Poutine un « mâle dominant », en Berlusconi un fêtard invétéré ou en Sarkozy un président « autoritaire et prétentieux » ne fait que nous conforter sur notre propre opinion de ceux qui nous gouvernent. Même les informations les plus gênantes comme les tractations autour des terres d’accueil des futurs-ex prisonniers de Guantanamo, de l’avenir de la Corée du Nord ou de la volonté saoudienne d’en finir avec Ahmadinejad ne font qu’affiner les analyses que proposent les experts de ces régions depuis un certain temps.
 
Tout cela n’est pas si explosif que cela… Enfin, tout cela n’est pas explosif tant que tout cela n’est pas mis sur la place publique. Dans l’affaire des révélations de WikiLeaks, ce ne sont pas les révélations qui sont explosives, ce sont leurs publications. Parce que désormais, Obama ne pourra plus se féliciter de l’accueil de prisonniers de Guantanamo par tel ou tel Etat, parce que les poignées de mains au prochain sommet du G20 seront scrutées avec le regard de celui qui sait que l’autre sait que tout le monde sait ce qu’il pense de lui (Vous pouvez relire cette phrase). Pour résumer, rien de nouveau sous le soleil, mais rendues publiques, les informations révélées seront désormais considérées comme telles et ne pourront donc plus être laissées sous silence. Dès lors, ce sont les relations internationales qui pourraient être affectées par ces révélations, ou plutôt par leur publicité.

Voilà qui va occuper les analystes pendant pas mal de temps. Voilà qui pourra intéresser l’historien de demain. Mais, davantage, au fond, toute cette histoire exige une réflexion approfondie sur la vertu de la transparence. Je me contenterai ici de quelques pistes.

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La photo sur Facebook, le 29 novembre 2010, du soldat américain Bradley Manning, suspecté d'avoir fourni des documents à Wikileaks
LE SECRET EST ROI

L’affaire Wikileaks est l’aboutissement d’un long processus idéologique et technologique. Pour être plus précis, la technologie a offert les moyens à une ambition idéologique plus ancienne. Celle-ci s’enracine sur les cendres de la Première Guerre mondiale. Cette boucherie, fondatrice à plus d’un titre de notre modernité occidentale, est analysée par certains comme la conséquence d’un engrenage rendu possible par les dysfonctionnements d’une diplomatie reposant essentiellement sur le secret. Le président américain Woodrow Wilson se fait le bras politique de ce courant de pensée. Parmi les célèbres « Quatorze points » devant garantir le maintien de la paix dans le monde figure en effet « la publication des traités et la remise en cause des secrets d’Etat ». L’idée est simple : les opinions publiques n’accepteront jamais plus un tel engrenage dont elles sont au final les principales victimes.

Vaines propositions comme en atteste, par exemple la signature du pacte germano-soviétique d’août 1939 et ses clauses secrètes (le dépeçage de la Pologne). La période de guerre froide éloigne un peu plus encore cet idéal de publication. L’opinion publique n’est alors qu’un outil, objet d’une propagande effrénée de part et d’autres. Le secret est roi.

« OPEN SOCIETY »

La fin de la guerre froide marque le retour de la vieille idée wilsonienne. L’exigence d’une véritable démocratisation, débarrassée du nécessaire secret du conflit idéologique avec l’URSS, « La fin de l’histoire » prophétisée par Francis Fukuyama, passe pour certains par une transparence. Une transparence pensée comme l’aboutissement de la démocratie et condition de la paix éternelle, selon la vieille idée libérale que les démocraties ne se font pas la guerre entre elles. Le rêve d’une « open society » se trouve notamment partagée par la Fondation Soros et son Information Program ou encore le Berkman Center for Internet and Society de l’Université de Harvard. Evidemment, la transparence est une exigence pour les démocraties. La corruption ronge les valeurs démocratiques et exige la fin de l'opacité (en France, l'affaire Karachi illustre ce besoin de transparence). Dans les relations diplomatiques, la donne est bien différente.

L’ Amérique qui a largement cherché à promouvoir cette « open society » en pariant selon les mots de Ronald Reagan que « le Goliath du totalitarisme serait vaincu par le David de la Cybernétique » (1989) et en se faisant par exemple l’avocat de Google en Chine, semble prise au piège. Non seulement, la transparence la met en difficulté, mais en plus on peine à voir dans ces révélations un progrès démocratique.

Bien au contraire, cela devrait donner du grain à moudre aux régimes autoritaires et totalitaires qui pourront à l'envie prendre leur opinion publique à témoin sur le vrai visage des démocraties.
Alors, par un étonnant retournement, cette histoire donnera-t-elle peut-être raison à Evgeny Morozov, spécialiste russe des rapports entre Internet et la démocratie pour qui le web est « le meilleur ami des tyrans »...


> Retrouvez la chronique de Thomas Snégaroff sur TV5Monde tous les vendredis dans le JT de 17h GMT

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StateLogs : les câbles publiés par WikiLeaks proviennent d'un circuit internet secret

29.11.2010Par AFPLa correspondance diplomatique que le site WikiLeaks a diffusé provient du système de communication utilisé par le département de la Défense américain et le département d'Etat, écrit l'hebdomadaire allemand Der Spiegel.

Une partie des documents provient du système SIPRNet (Secret Internet Protocol Router Network), auquel ont accès quelque 2,5 millions de fonctionnaires américains, sur des ordinateurs agréés dont les procédures d'accès sont modifiées environ tous les 150 jours, précise l'hebdomadaire allemand, l'un des cinq médias dans le monde à bénéficier de la primeur de ces documents. Les documents « top secret » ne transitent pas par le réseau SIPRNet, mais ils sont eux-mêmes accessibles à 850.000 américains, ajoute le magazine.

Les révélations de WikiLeaks concernent 251.287 documents envoyés par des diplomates américains à Washington et 8.000 directives du gouvernement américain vers les ambassades. Seulement 6% des documents publiés, soit 15.652 dépêches, sont classés « secrets », dont 4.330  « à ne pas communiquer à des étrangers ». Environ 40% sont classés « confidentiels » et la majorité ne porte aucune mention restrictive. A l'exception d'un document remontant à 1966, la plupart ont été envoyés entre 2004 et fin février 2010, date à laquelle, pour une raison inconnue, la source de WikiLeaks a cessé de transmettre.

L'hebdomadaire allemand se montre très prudent sur leur exploitation car il ne sait ni « dans quelles circonstances l'informateur de WikiLeaks a pu les copier », ni si les documents représentent toute la production ou s'il s'agit  « d'une sélection de documents opérée selon des critères que nous ignorons ». De même, l'absence de documents « top secret » peut s'expliquer soit par le fait que l'informateur n'y a pas accès, soit parce qu'il n'a pas souhaité le faire, pour brouiller les pistes sur son identité, par exemple.

Si les dépêches diplomatiques sont compréhensibles par tous, car elles ne sont généralement pas rédigées dans l'urgence, leur exactitude reste incertaine. « Les auteurs n'hésitent pas à rapporter le moindre ragot ou bruit de couloir » dans ces dépêches, rédigées dans l'idée qu'elles ne seront pas rendues publiques avant 25 ans, écrit l'hebdomadaire.

Qu'y a-t-il dans les WarLogs irakiens ?

24.10.2010Par AFPAnnoncé comme la "fuite la plus importante de documents militaires confidentiels de l'Histoire", WikiLeaks publie 391.832 "SIGACT" ("Significant Action in the War", rapports d'incidents) écrits par des soldats américains lors de la guerre en Irak de janvier 2004 à fin 2009.

- PERTES CIVILES:
Les documents établissent la mort de 109.032 personnes en Irak, y compris 66.081 civils (dont 15.000 qui n'avaient "jusqu'à présent jamais été révélés"), 23.984 "enemis", 15.196 membres des forces irakiennes et 3.771 soldats alliés.
 
-TORTURE:
Dans ce que le fondateur du site, Julian Assange, a appelé "un bain de sang", les fichiers montrent que l'armée américaine avait connaissance de nombreux cas de mauvais traitements par les forces irakiennes mais qu'elle a fermé les yeux. Dans un fichier, un détenu affirme "avoir été battu avec un câble par la police irakienne deux nuits consécutives". Un autre dit avoir eu "les plantes des pieds frappées avec un objet".
Mais les abus ne sont pas le privilège des Irakiens. Le fondateur de WikiLeaks a évoqué "plus de 300 cas documentés de torture commise par les forces de la coalition, non seulement (dans la prison) d'Abou Ghraïb mais partout".
Des viols et des meurtres perpétrés par les forces irakiennes ont également été constatés par l'armée américaine mais aucune enquête n'a suivi.

- AUTRES CRIMES DE GUERRE:
Les forces américaines ont tué six à sept cents civils aux postes de contrôle établis à travers l'Irak, ou lors de tirs visant par erreur des civils. Un hélicoptère américain a tué en 2007 deux rebelles qui voulaient se rendre après qu'un avocat de l'armée estime qu'on ne pouvait pas se constituer prisonnier auprès d'un hélicoptère.
Certains fichiers impliquent dans de nouveaux cas de meurtres de civils des agents de la société privée américaine Blackwater, devenue "Xe Services", à la réputation déjà sévèrement entâchée par le rôle qu'elle a joué dans la mort de 14 civils, en 2007 en Irak.

- IRAN:
Les fichiers étayent les accusations américaines selon lesquelles l'Iran entraînait et armait des milices chiites en Irak pour tuer ou enlever des Américains. Selon un rapport, les Iraniens prévoyaient aussi d'attaquer la Zone verte à Bagdad, abritant les principaux bâtiments gouvernementaux irakiens et les ambassades occidentales, à l'aide de roquettes et de véhicules blindés chargés d'armes chimiques.

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