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Procès Breivik : quelle frontière entre folie et terrorisme politique ?

L'œil de la rédaction

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Procès Breivik : quelle frontière entre folie et terrorisme politique ?
Quelques semaines après la tuerie perpétrée en France par Mohammed Merah, le procès d'Anders Behring Breivik va s'ouvrir ce lundi 16 avril 2012, en Norvège. Si Breivik a été reconnu irresponsable pénalement au moment des faits (schizophrénie paranoïde) par les premiers experts psychiatres, une contre-expertise affirme  aujourd'hui le contraire. Quelle frontière existe-t-il entre un criminel sain d'esprit et un autre subissant une pathologie mentale ? Entretien avec Daniel Zagury, Psychiatre des hôpitaux, spécialiste de psychopathologie et de psychiatrie légale, expert auprès de la cour d'appel de Paris. 
Daniel Zagury, spécialiste de psychopathologie et de psychiatrie légale, expert auprès de la cour d'appel de Paris.
15.04.2012Propos recueillis par Pascal Hérard D'après le premier rapport des experts psychiatres, Breivik parlait de manière incohérente après son arrestation et agissait de manière compulsive, ne semblait pas avoir d'empathie. Il a été conclu alors qu'il était "schizophrène paranoïde" : qu'en pense le psychiatre ?

Daniel Zagury : Je n'ai pas examiné Breivik, je ne suis pas Norvégien, mes réponses sont donc évidemment sous réserve. Néanmoins qu'est-ce qu'on peut dire ? Le premier point qui me paraît extrêmement important à comprendre c'est que la loi norvégienne n'est pas la loi française. A un expert français, on demanderait si le discernement de Breivik était aboli ou non au moment des actes. A un expert norvégien, on demande si il était psychotique, si les actes sont en rapport avec une dimension psychotique. Pour un expert français, la question est évidemment de savoir si le sujet était atteint d'une maladie aliénante au moment des faits, mais elle est également de savoir si les faits en cause sont en rapport exclusif, ou en tout cas déterminants, avec cette maladie.

Et comment, aujourd'hui, ce diagnostic peut-il s'inverser ? 

Daniel Zagury : C'est une caricature médiatique de parler d'inversion de diagnostic : tous les sujets qui commettent de tels actes, surtout quand ils sont autant préparés, sont des personnalités complexes. 

Qu'observe-t-on dans le cas de Breivik ? On observe un ensemble d'actions extrêmement préparées, préméditées, finalisées, soutenues par une idéologie, en rapport avec des thématiques qui appartiennent à des groupuscules. Il s'est débrouillé pour travailler dans une ferme pour acheter les explosifs, donc tout ça est minutieusement préparé. Breivik agit au nom d'un idéal, d'une finalité politique, idéologique, évidemment soutenus par des théories totalement absconses, mais il n'empêche que tout ça est extrêmement organisé. Donc, la probabilité, par rapport à la loi française, pour qu'il ne soit pas déclaré responsable est excessivement faible. Les experts norvégiens doivent répondre à la loi norvégienne, et cette loi dit "psychose ou pas psychose" au moment des faits. Les premiers experts ont estimé qu'il y avait une dimension psychotique importante, et les deuxièmes non. Toute la complexité réside dans le fait que c'est à la fois un terroriste et en même temps un tueur de masse. 

Ces personnalités, telles que celle de Breivik, ne répondent pas à des cases prédéterminées, bornées. Un psychotique, pour la loi française, peut parfaitement être responsable, comme n'importe qui, il peut commettre un acte criminel qui n'a pas de motif délirant. Donc, le tout est de savoir si on analyse les rationalisations, les justifications, les légitimations de Breivik en fonction d'une idéologie terroriste, ou en fonction d'idées délirantes.   
    
Mais alors qui est Breivik ?

Daniel Zagury : Breivik fait partie des personnalités complexes, comme je vous le disais, des personnalités en mosaïque. Il y a probablement chez lui un pôle psychotique, probablement un pôle paranoïaque, mais Breivik fait preuve d'une organisation, une continuité dans les idées, sur une très longue durée : alors délirant ou pas, c'est à priori difficile d'estimer cet aspect. Je pense que les experts norvégiens ont été piégés par la loi norvégienne, au départ. 

Dès qu'un criminel tue un grand nombre de personnes on parle de "tueur fou" : pourquoi le nombre de victimes vient-il appeler cette notion de folie, alors que les criminels ne sont pas touchés par une pathologie mentale la plupart du temps ? 

Daniel Zagury : D'une manière général, les crimes qui nous paraissent incompréhensibles, énormes, inouïs, on les attribue très facilement à la folie. Le débat, aujourd'hui, est "fou" ou "pas fou", maladie mentale ou pas maladie mentale, alors qu'en réalité, comme dans le cas de Breivik, ces personnes ont des troubles de la personnalité accentués, des pôles psychotiques certainement, mais ils n'ont pas toujours basculé dans la maladie mentale. Au sens commun ce sont des tordus, des azimutés, des fêlés, employez les mots que vous voulez, mais pas nécessairement des gens qui sont envahis par le délire.    
 
Breivik était très engagé à l'extrême droite, et les idées revendiquées y sont très inquiétantes : islamophobie, conservatisme poussé, nationalisme extrême, idées d'invasion venue de l'extérieur, idéal européen et chrétien : quelle est la frontière entre des idées politiques ou religieuses radicales et le délire mental ?

Daniel Zagury : C'est très compliqué. Les plus grands délirants construisent leur délire à partir de l'air du temps, de l'époque, ils abreuvent leurs délires de ce qu'il se passe dans la société. Donc il n'est pas étonnant que leur thématique délirante s'enrichisse de la situation géopolitique. Dans le cas de Breivik, l'expert psychiatre doit se poser la question, "le monsieur que j'ai en face de moi, qui est-il ?" : le psychiatre fait son travail, basé sur l'échange, la communication, etc. Puis l'expert psychiatre doit se demander : "le monsieur que j'ai en face de moi, comment était-il au moment de l'action ?", et ça il le reconstruit à partir de ce que lui dit le sujet, des éléments du dossier, etc. Et la troisième question est : "les troubles qui l'affectaient au moment de l'acte étaient-ils les seuls responsables de l'acte qu'il a commis ?". Et tout ça est beaucoup plus compliqué que "fou" ou pas "fou", sachant que ces personnalités complexes, en mosaïque, ne rentrent pas dans des cases univoques. On voit bien que Breivik n'est pas un schizophrène paranoïaque lambda, il n'entend pas des voix par exemple. Le vrai débat dans le cas de ce tueur norvégien est de savoir surtout quelle est chez lui la part terroriste et la part, je dirais, "des distorsions délirantes". 
 
La population a tendance à "crier au fou" lorsqu'un crime odieux ou massif est commis, mais dans le même temps elle refuse souvent que l'irresponsabilité pénale puisse être invoquée à l'encontre d'un criminel en état de délire au moment des faits : comment expliquez-vous ce paradoxe ?
 
Daniel Zagury : C'est effectivement un paradoxe. Dans le cas de Breivick, un homme qui a tué 77 personnes, d'une manière aussi préparée, avec une telle absence totale d'empathie, et une volonté d'entrer dans l'histoire pour porter un message (faire parler de son manifeste politique de 1500 pages, ndlr), on voit bien qu'il a été entièrement porté depuis des années et des années, polarisé en quelque sorte, par une seule chose : sa mission. Dans son cas, on peut tout à fait comprendre que l'opinion publique ne puisse accepter qu'on l'exonère d'un procès et d'une sanction pénale. Ca tombe sous le sens ! J'ai personnellement beaucoup de mal à penser qu'un acte aussi préparé et autant soutenu par une idéologie puisse relever du seul délire. Pour d'autres affaires, en France, on observe le paradoxe que vous énoncez : l'irresponsabilité pénale est de plus en plus mal perçue, pour des tas de raison. Parce que la dimension religieuse a disparu (pardonnez-leur, ils ne savent pas ce qu'ils font), parce que si au XIXème siècle les personnes restaient à vie en hôpital psychiatrique c'est-à-dire autant que la durée maximale d'une incarcération, ce n'est plus le cas aujourd'hui. La perte de terrain des religions a aussi fait disparaître le fatalisme, et c'est un grand thème de notre président : il faut un responsable. Avec en plus cette idée idiote, véhiculée par les médias, que les victimes ne peuvent pas faire leur deuil s'il n'y a pas de responsable.  

Dans le cas de Breivik, quelle est, à votre sens, la frontière entre engagement, obsession politique excessive et folie ? 

Daniel Zagury : Pour qu'un sujet soit déclaré irresponsable, pour l'expert, il faut que ce sujet ait été emporté par une vague, soumis à une force à laquelle il n'a pas pu résister. Généralement, les actes délirants sont des actes de légitime défense psychique. Le délirant agit la plupart du temps parce qu'il se sent menacé, ou à la rigueur dans un acte de vengeance. Dans le cas de Breivik, c'est pour rentrer dans l'histoire, faire connaître ses idées : la logique terroriste doit être prise en compte, le degré de préparation. Dans son cas, cela me paraît extrêmement difficile de relier l'acte à la seule maladie mentale. 

Anders Behring Breivik, né le 13 février 19795 à Oslonote , est un norvégien, qui a perpétré et avoué l'exécution des attentats de 2011 en Norvège qui ont fait un total de 77 morts le 22 juillet 2011.

Breivik commet d'abord un attentat à la bombe visant un édifice gouvernemental à Oslo, causant huit morts. Il continue ensuite avec une tuerie de masse dans un camp de la ligue des jeunes du parti travailliste de Norvège sur l'île d' Utøya où il assassine 69 personnes, pour la plupart des adolescents.

L'idéologie d'extrême-droite de Breivik est décrite dans un document texte distribué électroniquement par lui-même le jour des attaques. Dans ceui-ci, il développe son soutien au « conservatisme culturel », à l'ultranationalisme, au populisme de droite, à l'islamophobie, au sionisme, à l'anti-féminisme et au nationalisme blanc. Il considère l'Islam et le « marxisme culturel » comme des ennemis et exige l'anihiliation violente de « l'Eurabia » et du multiculturalisme, et la déportation de tous les musulmans hors d'Europe pour l'année 2083 pour préserver la chrétienté. Breivik a écrit que son motif principal à commettre ses attentats était de faire de la publicité pour son manifeste.

Géofiche

NORVÈGE

Chef de l'Etat : Roi Harald V , Premier ministre Jens Stoltenberg
Capitale : Oslo
Superficie : 323 802 km2²
Population : 4 660 539 habitants
Gentilé : Norvégien, Norvégienne

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