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13 ans après l'assassinat de Matoub Lounès, un crime sans châtiment ?

L'œil de la rédaction

Matoub Lounès procès juillet 2011

13 ans après l'assassinat de Matoub Lounès, un crime sans châtiment ?
« Pouvoir assassin ». Ce fut le cri lancé par la famille du chanteur kabyle Matoub Lounès au tribunal criminel de Tizi-Ouzou. Le lundi 18 juillet 2011, la « justice » algérienne a, après 13 ans de tergiversations, organisé le procès censé faire la lumière sur l’assassinat du chantre kabyle mort le 25 juin 1998. C’était en réalité un simulacre de procès qui devait désigner – officiellement – deux innocents comme coupables d’un crime dont les enjeux politiques les dépassent.
Le dessin de Dilem pour le quotidien algérois Liberté, paru au lendemain de la mort de son ami Matoub Lounès, le 26 juin 1998.
20.07.2011par Ali ChibaniLes deux accusés Malik Medjnoun et Mahieddine Chenoui, en détention préventive depuis plus de 11 ans, ont été condamnés à 12 ans de prison ferme. Le pouvoir algérien ayant le sens de l’arithmétique, les deux hommes devraient être libérés dans huit mois. Les charges retenues contre eux, lit-on dans un communiqué du Collectif Malik Medjnoun soutenu par la Fondation Matoub, « ne semblent viser qu'à détourner le fleuve qui mène à connaître la vérité sur l'assassinat de Lounès Matoub, cet assassinat à connotation politique qui n'a pas livré tous ses secrets ».

Les deux accusés sont dits innocents même par la famille de Matoub Lounès. Celle-ci, nous dit Malika Matoub, la sœur du chanteur, « s’est retirée du procès du 18 juillet. Nous avons refusé de participer à une parodie de justice où les accusés devaient servir de témoins à charge contre eux-mêmes. Nous avons aussi exigé que le nom de mon frère ne soit pas prononcé durant les débats. Ce qui fut fait. Ainsi, le procureur général parlait de "l’affaire du moment”. » La même interlocutrice précise ses revendications : « Nous exigeons qu’une étude balistique soit réalisée, qu’il soit procédé à une reconstitution des faits et que la liste des 51 personnes que nous estimons concernées par l’affaire soient auditionnées. »

Enlevés par des commandos de la Sécurité Militaire en 1999, Medjnoun et Chenoui sont d’anciens terroristes du GSPC, l’actuel Al Qaïda au Maghreb. C’est Hassan Hattab, le leader du groupe terroriste, qui a revendiqué l’assassinat du chanteur. Il l’a fait juste avant de se rendre et d’être mis sous la protection de l’Etat. Mejdnoun et Chenoui sont emmenés à Alger où ils sont torturés pour leur extorquer des aveux et confirmer ainsi d’autres aveux faits par d’autres terroristes qui auraient été abattus plus tard dans différentes opérations militaires.

Deux innocents arrêtés arbitrairement, torturés, mis en détention « préventive » pendant près de 12 ans, tout était mis en place pour faire endosser le crime aux salafistes du GSPC comme si la population pouvait être dupe d’une telle machination. Les militaires ont établi un scénario qui montre à quel point ils ont perdu contact avec la société. Pour donner plus de crédibilité à ce mensonge, ils ont arrêté deux autres personnes qui allaient subir dans les locaux des services secrets des sévices graves. Ahmed Cherbi et son père ont commis le tort d’habiter à proximité de l’endroit où Matoub a été exécuté. Ils devaient dire qu’ils ont assisté au déroulement du crime et identifier Medjnoun et Chenoui comme étant les auteurs du forfait. En 2003, la Cour de Tizi-Ouzou a condamné le père à trois ans de prison ferme pour « non dénonciation » de criminels. Le fils a été acquitté.

UN VÉRITABLE GUET-APENS

Si ces accusations n’ont aucune crédibilité aux yeux de la famille Matoub et du public du « rebelle », c’est que tout dans le déroulement et le contexte politique de l’assassinat dédouane les islamistes. Matoub était pris dans un véritable guet-apens avec, dans sa voiture , sa femme et ses deux belles sœurs. Quelques jours avant ce triste 25 juin 1998, des militaires faisaient des opérations de reconnaissance à Tala Bounane, le lieu du crime situé au cœur de la forêt de Takhoukht. Ils auraient même interdit au voisinage de sortir le jour de l’attentat leur annonçant un ratissage contre les groupes terroristes.

Par ailleurs, cet événement tragique est survenu alors que la guerre des clans des généraux faisait rage. Le clan des « éradicateurs » tenait au départ de Liamine Zeroual, à l’époque président de la République, qui faisait partie de l’aile dite « dialoguiste ». Celui-ci avait lancé des pourparlers secrets avec les terroristes de l’Armée Islamique du Salut (AIS) en vue d’obtenir leur reddition. Pour le convaincre de céder le siège de la présidence, il fallait le menacer d’une guerre civile en dressant contre lui la Kabylie. Cette région était déjà sous tension car le projet de loi portant généralisation de la langue arabe était considéré comme une provocation grave et la confirmation de la volonté de l’Etat algérien de faire disparaître la culture et la langue amazighes (berbères). Il suffisait d’une étincelle pour déclencher l’incendie. Les militaires ont carrément choisi de jeter une bombe.

Connaîtrons-nous un jour les véritables assassins de Matoub Lounès ? Si oui, sa famille obtiendra-t-elle leur condamnation ? Il est aujourd’hui très difficile de répondre à ces questions. La loi de « concordance civile » protège les militaires de toute poursuite judiciaire pour les crimes commis durant les années 90. Par ailleurs, il sera difficile d’obtenir des preuves ou des aveux exploitables par la justice tant le Département de renseignement et de sécurité (DRS) est hermétique et intouchable. De toute manière, la justice algérienne est aux ordres des dirigeants qui ont pris l’habitude de faire condamner des innocents pour leurs crimes et délits. Par exemple, de nombreux chefs d’entreprises honnêtes ont été écroués pour des détournements de fonds commis par d’autres.

En ce qui concerne l’affaire Matoub, de nombreuses versions ont été évoquées par des journalistes et parfois par d’anciens militaires. La plus répandue est celle du Mouvement Algérien des Officiers Libres qui accuse nommément les généraux d’être à l’origine de l’assassinat du chanteur et cite des complicités parmi ses proches. Là encore, rien n’est sûr et la crainte, justifiée ou paranoïaque, oblige à rester méfiant. En tout cas, la vérité de la mort sur Matoub Lounès devra surgir un jour ou l’autre tant la blessure générée par ce crime continue de travailler l’esprit de toute la Kabylie.

AUJOURD’HUI VIVANT, DEMAIN QUI SAIT ?

La Fondation Matoub ne compte pas baisser les bras. Malika Matoub pense à porter l’affaire devant les tribunaux internationaux : « Ils ont fait le procès qu’ils voulaient mais celui de Matoub Lounès n’a pas été ouvert. Nous, nous comptons déposer une deuxième plainte. Nous aurons ainsi accompli le parcours normal avant de passer à une internationalisation du dossier. S’ils croient qu’ils ont le temps, nous l’avons aussi. Les générations futures sauront que nous n’avons pas abdiqué. » Et de lancer un appel « à toutes les personnes qui se sentent concernées par cette affaire et qui veulent apporter leur soutien à se manifester. La détermination est plus forte que la traîtrise. »

Matoub Lounès, qui « tirait » avec son verbe contre le pouvoir ou contre les intégristes et dont les chansons continuent à être censurées par la radio et la télévision d’Etat, a été victime d’un premier attentat en 1988 lorsque des gendarmes ont déchargé cinq balles sur son corps. En 1994, il est enlevé par les Groupes Islamistes Armés (GIA) qui l’ont libéré sous la pression de la rue. Du Rebelle, il reste ses mots  : « Aujourd'hui vivant, demain, qui sait ?/ J'ai dit ce que je sais/ Et ce que je vois,/ Il vous en souvienne : si je sombre dans la rigole/ Mon spectre vous appellera. »

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