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Ceuta : voyage au coeur d'une illusion

L'œil de la rédaction

Immigration Tunisienne Lampedusa Avril 2011

Ceuta : voyage au coeur d'une illusion
Guy Evina est migrant. Depuis son Cameroun natal, il a traversé tout l'Ouest africain - plus de 5000 kilomètres - pour arriver en mai 2010 à Ceuta, la petite Espagne enclavée au Nord du Maroc. Là-bas, avec 4 autres migrants, il a croisé le chemin de Jonathan Millet et de Loïc H.Rechi, documentaristes. Sept semaines durant, les deux Français filment le quotidien déprimant et routinier de Guy à Ceuta. Retour avec lui sur ses trois mois passés dans cette "prison à ciel ouvert", cette porte à l'entrée de l'Europe que seule la mer empêche de rejoindre.
19.02.2013Propos reccueillis par Pauline Tissot.
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Jonathan Millet, pourquoi avoir choisi l’enclave de Ceuta comme sujet de votre documentaire ?

Pour moi, Ceuta, c’est l’emblème de la frontière Nord/Sud, celle qui sépare les pays développés de ceux en voie de développement ou très en retard au niveau économique. D’un côté, Ceuta est une enclave espagnole, mais d’un autre, elle n’a de développé que la nationalité. Le centre d’accueil temporaire pour migrants en est la preuve. Au moment du tournage à l’été 2011, il était surpeuplé : 10 personnes dans des chambres de 12 mètres carrés.  Et pour survivre, il faut travailler. Ceux qui sortent le mieux gagnent environ 10 euros par jour.
Jonathan Millet, documentariste.
Pourquoi ne pas avoir traité l’île de Lampeduza, lieu important d’arrivée de migrants, qui a beaucoup été médiatisée lors du printemps arabe ?

Contrairement à l’île de Lampeduza, que l’on sait appartenir à l’Italie, Ceuta est une enclave pas très bien définie. Une zone tampon inaboutie pas bien claire, qui suscite d’ailleurs un différend territorial, entre l’Espagne et le Maroc. C’est cela aussi qui m’intéressait à Ceuta.
D’un côté, l’Espagne et l’Europe plus généralement repoussent le contrôle des flux migratoires sur cette enclave, au-delà de la Méditerranée. Le problème migratoire est ainsi externalisé. Tout en s’assurant que l’enclave ne soit complètement perméable : un mur a été construit tout autour de Ceuta ; il est financé par l’Europe et le budget de son entretien est doublé tous les 5 ans. C’est l'un des derniers grands murs d'Europe. (NDLR : plus de 11 kms)
De l’autre côté, vous avez le Maroc qui revendique ce territoire espagnol, et qui du coup a récemment remis en cause les accords de contrôle migratoire qui le lie à l’Espagne. Le grief des Marocains : l’Espagne doit leur donner plus de moyens financiers pour réguler les migrants. Le silence des Espagnols a conduit à une grève des contrôleurs marocains. D’où la surpopulation du centre d’accueil de Ceuta quand nous sommes arrivés pour le tournage.
Et au milieu de cette situation explosive, vous avez des migrants qui peuvent attendre jusqu’à 5 ans pour obtenir un laissez-passer vers l’Espagne.
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Comment s’est passé le tournage ?


Sur place, j’étais avec un journaliste qui s’appelle Loïc H.Rechi. Et au début, les migrants étaient très méfiants, ils nous prenaient pour des fonctionnaires ou des policiers. Car en effet, nos questions pouvaient prêter à confusion : D’où venez-vous ? Quel est votre parcours ? etc. Ils nous ont ensuite demandé de l’argent, voire même si le fait d’apparaître dans le film allait leur faire toucher un salaire.
Très vite, les militaires ont commencé à nous empêcher de tourner. Ce qui a été bénéfique pour nous puisque les migrants ont aussi vite compris que nous étions de leur côté. D’ailleurs, la discussion a été très fluide à partir de ce moment-là. Ils nous demandaient de leur montrer Paris sur une carte, et de leur raconter comment la population noire de France vivait. La discussion se faisait réellement à bâtons rompus. C’était très informel.
Photo : Clara Guillaud.
Comment est la vie à Ceuta ?

Ceuta, en superficie, a la taille d’un arrondissement de Paris. Elle est bordée d’un côté par la Méditerranée, de l’autre par le mur. Et quand nous sommes arrivés avec nos caméras en août 2011, nous étions en pleine crise entre l’Espagne et le Maroc. Le contrôle des migrants ne se faisait plus aussi bien et le centre était surpeuplé. Les fonctionnaires, qui un temps avaient accepté le tournage à l'intérieur de la structure d'accueil, ne voulaient plus montrer cette image dévalorisante et surtout illégale de Ceuta.
En conséquence, nous sommes allés tourner dans les forêts de l’île, là où le surplus de migrants s’était installé. Là-bas, il y avait des tentes, des canapés dehors, des camps de bric et de broc. Ces lieux ont été créés à l’image de la situation précaire des migrants et c’était cela qui était intéressant à montrer.
Au niveau psychologique, être perdu et relégué dans la forêt, c’est dur. En plus, souvent  les migrants ne parlent pas un mot d’espagnol. Alors que certains doivent attendre jusqu’à 5 ans là-bas, beaucoup tombent ainsi en dépression, les visages ravagés par la tristesse. Et le sentiment d’arnaque vient très vite à l’esprit.
Car, ce qui est surprenant, c’est que certains viennent d’Inde, de Birmanie, de Somalie, d’Afghanistan, ou du Pakistan. Il est clair que pour eux le rêve d’Europe a été une véritable escroquerie. Certes il y a des magasins Zara partout et l’indicatif européen 00 34, mais ils se rendent très vite compte que Ceuta, ce n’est pas l’Europe. Il y a encore la Méditerranée à traverser. Pour autant impossible de raconter cette galère à la famille restée au pays, le risque de décevoir est trop grand. Alors, on reste et on attend.
Certains arrivent à dégoter un travail, aider à garer les voitures dans les parkings. Ceux-là sont peu nombreux car l’île est gangrénée par un racisme anti-noirs. Par conséquent, c’est l’Indien, avec sa peau claire, qui a réussi à trouver le moins pire des emplois : porteur de courses au supermarché.
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Comment les migrants arrivent à Ceuta ?

La nationalité que j’ai le plus retrouvé à Ceuta, ce sont les Camerounais (30%). D’autres viennent du Nigéria, du Sénégal, du Maroc. La première chose qui les décide à partir, c’est la naissance d’un enfant. Beaucoup veulent promettre un avenir meilleur que le leur à leur fille ou garçon.
Ensuite, ils partent pour ce qu’ils appellent l'« Aventure », avec un grand « A ». Là, ils passent de frontière en frontière, grâce à des passeurs. Niger, Nigéria puis Algérie. Dans ce pays, le contrôle de la police est beaucoup plus virulent. Il faut donc se cacher. Très vite, l’argent manque pour atteindre Ceuta. Se créent alors des ghettos de migrants dans les banlieues des grandes villes. Un à six mois de petits boulots suffisent à rassembler l’argent pour reprendre la route vers Ceuta. A moins bien sûr d’avoir été arrêté et renvoyé à la frontière algérienne.
Photo : Claire Guillaud.
Arrivés au Maroc, c’est la forêt puis la plage. Là, les migrants s’achètent à 6,7, ou 8 un bateau gonflable. S’enchaînent jusqu’à 24 heures de traversée alors qu’aucun des migrants que j’ai rencontré ne sait nager. La plupart du temps, le bateau se perd, et doit être récupéré par la Croix-Rouge qui travaille activement à Ceuta. Les migrants arrivent à l’enclave souvent complétement déshydratés.
Avant d’être approchés par la police, ils brûlent systématiquement leur papier. Pourquoi ? Parce qu’à ce moment là du voyage, ils peuvent prendre n’importe quelle nationalité. Par exemple, quand un migrant du centre d'accueil est arrêté, il est emmené en détention en Espagne. Là, il attend environ 60 jours durant lesquels l’ambassadeur de son pays doit le reconnaître. S’il est reconnu, direction la frontière. Si non, c’est la liberté. Par conséquent, beaucoup prennent la nationalité tchadienne, gabonaise ou centre-africaine car il n’y a pas d’ambassadeur de ces pays en Espagne, ni d’accords d’expulsion.
D’autres moyens d’entrer sur le territoire espagnol sont possibles : la demande d’asile, et le laissez-passer qui conduit à une régularisation future et parfois hypothétique.

Comment se passe l’après Ceuta ?

Pour les 20% de migrants qui arrivent finalement à Ceuta, après une longue traversée du continent africain, moins de la moitié rejoint ensuite la France. Parce que c’est le but ultime pour les francophones.
A ce stade là, il faut encore diviser ce nombre de migrants par deux pour désigner ceux qui ont « réussi ». C’est à dire, selon eux, avoir un travail et un appartement. Enfin environ 5% d’entre eux arrivent à décrocher des papiers. C’est donc très très peu.
Certes à Ceuta, beaucoup sont au courant de la crise en Europe, grâce à leur téléphone. C’est d’ailleurs la première chose qu’ils achètent quand ils touchent un salaire. En revanche, ces migrants ont une telle force intérieure que rien ne les arrête. Pas même la crise européenne.

Prochaines projections de "Ceuta, douce prison", les 28 février et 1er mars au
FESPACO de Ouagadougou (Burkina Faso), du 4 au 9 mars à Agadir (Maroc), et le 16 mars à Tulles (France).

Ceuta en chiffres

Ville autonome espagnole depuis 1995
Population : 80 000 habitants
Superficie : 19,5 kms carrés
Densité : 4 200 hab/km carré

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