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AAA : l'Europe dégradée replonge dans la tourmente

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AAA : l'Europe dégradée replonge dans la tourmente
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Danse macabre (Eglise Saint-Germain de la Ferté Loupière, France)
Au delà de l'humiliation ressentie par les sanctionnés, la dégradation différenciée infligée par l'agence américaine Standard & Poor's à neuf pays européens risque d'accentuer les disparités et les tensions au sein de l'Union, dont la conduite n'est pas mieux considérée que les réformes promises.

La gifle

17.01.2012par Pascal PriestleyUn naufrage chassant l’autre à la une des journaux, celui du Concordia aura finalement ces derniers jours d’avantage frappé les esprits que l’humiliation infligée par l’organe financier américain Standard & Poor’s à neuf vieux pays européens parmi les plus prospères de la planète.
Le drame, pourtant, était bien ficelé et rarement une nouvelle économique aussi prévue - des médias français très sérieux l’avaient annoncée par erreur un mois plus tôt, sans parler de l’agence elle-même, en un accès de mauvaise gestion impuni - a fait couler autant d’encre et de kilo-octets affolés, en contradiction avec la platitude des bourses.
La barre de l’emphase avait, il est vrai, été placée particulièrement haut dans une France en proie aux fièvres électorales, où le chef de l’État, imprudemment autoproclamé au début de l’été « gardien du triple A » avait pronostiqué sa « mort » (politique, suppose t-on, le 6 décembre dernier) si celui-ci venait à être perdu avant de rectifier aujourd’hui (« ça ne change rien »). De bonne guerre, l’opposition ne s’est pas privée d’exploiter le camouflet, accordant au passage implicitement une crédibilité paradoxale aux gardiens de l’orthodoxie libérale décriés dans d’autres occasions.

Non événement

En France comme dans les autres pays déchus, l’avenir se chargera rapidement d’identifier les victimes politiques de Standard & Poor's, volontaires ou non (ses concurrentes Moody’s et Fitch maintenant pour leur part la note de la France, la question de l’infaillibilité, l’objectivité ou les intentions des mesureurs reste en effet une énigme).
Au plan économique, comme le remarquent tardivement la plupart des commentateurs après avoir claironné le contraire, il est aujourd’hui avéré que les conséquences de l’évènement sont bien plus modestes que prophétisées par les diseurs d’apocalypse. Les dégradations prononcées avaient, pour l’essentiel été anticipées par les marchés. Les écarts d’appréciation de solvabilité entre les différents pays se traduisaient déjà dans les taux d’intérêts réellement pratiqués, ceux imposés à la France, notamment, étant bien supérieurs à ceux accordés aux pays les mieux côtés. A l’inverse, des États déjà dégradés, tels l’Italie bénéficiaient d’une certaine détente contradictoire avec leur « mauvaise note ». La levée de fonds opérée par France-Trésor ce 16 janvier a trouvé des taux moindres qu’avant la dégradation.
Sommet de Bruxelles du 9 décembre (photo AFP)

Les financiers contre l’austérité

Plus encore que tel ou tel État, le grand perdant du vendredi noir pourrait bien être l’Union européenne et sa monnaie unique. Le jugement de Standard & Poor’s, à cet égard, apparaît diplomatiquement cruel : ses conclusions sont, indique son communiqué « principalement guidées par notre évaluation selon laquelle les initiatives prises par les dirigeants politiques (« policymakers ») européens dans les semaines récentes pourraient être insuffisantes pour résoudre pleinement les tensions (« stresses ») en Europe ». La croisade d’Angela Merkel suivie par Nicolas Sarkozy au dernier sommet européen du 9 décembre pour refonder un traité incluant les fameuses « règles d’or » gravées dans les constitutions - triomphe de la vertu budgétaire supposé sauver l’Union – fait un four.
Voix autorisée de la finance, l’agence se permet même au passage une savoureuse (ironique ?) leçon de keynésianisme, s’alarmant des dangers des plans de rigueurs imposés aux pays de la « périphérie » : « nous croyons qu’un processus de réforme basé sur la seule austérité risque de devenir autodestructeur », la demande chutant avec « les craintes des consommateurs pour la sécurité de leur emploi et leur revenu disponible, érodant les rentrées fiscales ».
Créé en 2010 et renforcé il y a moins de trois mois, le tout pimpant Fonds européen de stabilité financière semble en fort mauvais point. Subissant mécaniquement les effets de la dégradation des pays qui l’alimentent, ses capacités de prêts devront être revues à la baisse, ce qui amenuise beaucoup sa crédibilité, ou le soutien des pays AAA à la hausse, ce qu’Angela Merkel refuse.
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Salle des marchés de la société de bourse Aurel BGC à Paris (AFP)

Le monde, vu des salles de marché

De façon plus générale et plus grave, le déclassement en série mais différencié des pays de la zone euro accentue (ou constate, diront les croyants de la neutralité des agences de notations) l’éclatement d’un ensemble dont l’essence était sa non-divisibilité garantie par des mécanismes de solidarité et de péréquation.
Au Panthéon de la bonne gestion en compagnie d’États de peu de poids politique (Pays-Bas, Luxembourg, Finlande), l’Allemagne triomphe symboliquement mais reste d’autant moins en mesure d’imposer seule son rigorisme intégriste que sa généralisation ruinerait ses exportations. Juste en dessous mais frappés de l’infamie de la déchéance vient le club des grondés : la France et l’Autriche (AA+), la Belgique (AA) et l’Estonie (AA-). Plus bas suivent les pays en difficulté mais encore supposés vaguement solvables : Slovénie (A+), Espagne et Slovaquie (A), Irlande (BBB+), Malte (A-) et Italie (BBB +), cette dernière  ayant doublé l’Espagne dans sa descente aux enfers. Plus bas encore, les derniers sont obligeamment comparés par les financiers aux « juke bonds » (obligations pourries) : Chypre (BB+), Portugal (BB) et Grèce (B) cette dernière se consumant dans les flammes.
De façon peut être exagérée et injuste (le reste du monde n’est pas en meilleur ordre hormis, si l’on comprend bien, Singapour et le Liechtenstein), l’Europe punie apparait plus vivement encore comme une salle de classe turbulente d’un collège difficile, terrorisée par le seul maître qu’elle reconnaisse, à la main peut-être « invisible », selon le mot du précurseur libéral Adam Smith, mais aussi tyrannique que brouillon : le marché.
Selon un analyste cité par le quotidien économique « Les échos », les conséquences de la sanction de Standard & Poor  seront « pires qu’une dégradation de l’ensemble de la zone euro, en raison des querelles politiques croissantes qu’elle va impliquer ». L’ambiance du prochain sommet, le 30 janvier, risque de ne pas être très sautillante.

L'Europe divisée sur le F.E.S.F.

17.01.2012(AFP)L'agence Standard & Poor's a retiré lundi son triple A au Fonds de soutien de la zone euro (FESF), dans le sillage de la dégradation de plusieurs pays, relançant un débat conflictuel sur la nécessité de renflouer ce mécanisme indispensable dans la gestion de la crise. La note à long terme du Fonds a été abaissée d'un cran, à "AA+", tandis que celle à court terme est restée stable à son plus haut niveau.
Cette décision était attendue après l'abaissement vendredi soir d'un cran de la note de la France et de l'Autriche, qui faisaient partie jusqu'alors des six Etats notés "AAA" au sein de l'Union monétaire: la note du FESF dépend en effet de celles des Etats de la zone euro qui le garantissent, et tout particulièrement de ceux jouissant de la meilleure évaluation pour leur dette.
Mais l'agence S&P a prévenu qu'elle pourrait relever la note du Fonds si des garanties supplémentaires devaient lui être accordées.
"Si nous constatons que les obligations à long terme du FESF sont pleinement soutenues par les garanties des Etats membres bénéficiant d'un triple A, nous pourrions relever sa note à AAA", indique-t-elle.
Ce message adressé aux quatre pays de la zone euro bénéficiant d'un triple A constitue un appel sans équivoque à l'Allemagne, le premier contributeur du FESF, mais celle-ci refuse de remettre au pot pour ses voisins en difficulté.
"Le gouvernement allemand n'a aucune raison de penser que le volume des garanties du FESF ne suffirait pas à remplir ses obligations", avait affirmé le porte-parole d'Angela Merkel, avant l'annonce de S&P.
Il n'y a "pas besoin d'agir sur le FESF actuellement", a ensuite réagi le ministère allemand des Finances. Paris a adopté la même ligne.
"Le FESF conserve intacte sa capacité de prêt, avec des moyens suffisants et garantis pour remplir l’ensemble de ses engagements présents et à venir", a estimé le ministre des Finances François Baroin.
Ce sujet devrait être abordé lors de la prochaine réunion des ministres des Finances de la zone euro et de l'UE les 23 et 24 janvier.
La capacité de prêts actuelle du FESF est de 250 milliards d'euros environ sur une enveloppe initiale de 440 milliards, un montant insuffisant s'il fallait venir en aide à un pays comme l'Italie.
Consciente des enjeux, la Banque centrale européenne (BCE) s'est invitée dans le débat et a offert un soutien inattendu à Standard & Poor's.
"Il faut des contributions supplémentaires des pays encore notés AAA" pour que le FESF conserve "la même capacité" ou puisse prêter "au même taux", même après une dégradation, a estimé lundi soir Mario Draghi, le président de l'institut monétaire lors d'une audition devant le Parlement européen.
Une déclaration qui va à l'encontre des propos rassurants du FESF, qui a affirmé, sitôt la décision de S&P connue, que cela n'allait en rien "réduire sa capacité effective de prêts de 440 milliards d'euros".
"Le FESF a les moyens de remplir ses engagements actuels et éventuellement d'autres, d'ici la mise en oeuvre du Mécanisme européen de stabilité (MES) en juillet", ont assuré d'une même voix son patron, Klaus Regling, et le chef de file de l'Eurogroupe, Jean-Claude Juncker.

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