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Violence des femmes entre émancipation et défiguration de soi

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Violence des femmes entre émancipation et défiguration de soi
Le sujet n'est pas tabou : la violence des femmes traverse la littérature, l'art pictural ou la filmographie mondiale. Qui n'a pas en tête les innombrables tableaux représentant l'assassinat de Marat par Charlotte Corday pendant la révolution française, les Bonnes (meurtrières) de Jean Genet ou encore la dérive singulière de Thelma et Louise ? Mais la plupart du temps, les représentations de ces femmes violentes obéissent à des réflexes : hystérie, déviance, folie, etc. Et voici qu'en quelques mois, un ouvrage collectif - Penser la violence des femmes, dirigé par Geneviève Pruvost et Coline Cardi - et deux films - Foxfire du français Laurent Cantet puis de Zero Dark Thirty de l'américaine Kathryn Bigelow, offrent des approches résolument iconoclastes de pratiques auxquelles nulle société, nulle histoire n'a échappé.
Communardes stigmatisées pour leur violence : Les Séides de la Commune, les pétroleuses et les enfants perdus. Frédéric Théodore Lix - Musée d'art et d'histoire de Saint Denis
25.01.2013Par Sylvie BraibantComme le dit avec une légère ironie la sociologue Geneviève Pruvost, Penser la violence des femmes, l'ouvrage consacré à la violence des femmes qu'elle a co dirigé avec Coline Cardi, est une sorte "d'inventaire à la Prévert" où se côtoient des révolutionnaires françaises, des kamikazes moyen-orientales, des couples de lesbiennes en proie à la violence conjugale, des "génocideuses" (génocidaire est un masculin sans féminin) rwandaises, la "scandaleuse" Violette Morris, criminelle et recordwoman du lancer de poids se mesurant aux hommes, ou encore des villageoises maliennes engluées dans un ordre social de punitions et surveillance, féroces vis à vis de leurs enfants et d'elles-mêmes…
Avec l'apparition des gender studies, ce courant universitaire venu des Etats-Unis et fondé sur l'approche des rapports sociaux de sexe, et sous l'impulsion des mouvements féministes, les chercheur(e)s ont d'abord étudié les violences faites aux femmes, tant l'urgence de l'impunité imposait ces nouveaux champs. En France, les historiennes Arlette Farge et Cécile Dauphin ouvrirent la voie, à la fin du XXème siècle, à de nouvelles explorations, proposant un parallèle entre violences faites aux femmes et celles dont elles étaient auteurs, dans un livre marqueur publié en 1997 : "De la violence et des femmes".

(R)évolution de la doxa féministe

Geneviève Pruvost note qu'alors, "il était très difficile d'échapper au dogme de la doxa féministe qui imposait une vision (sans doute justifiée à l'époque) avant tout de femmes victimes. Nous avons pris le parti, d'abord pour un colloque, puis pour le livre qui en est issu, de ne pas du tout évoquer les violences faites aux femmes. Nous avons changé d'époque, nous nous inscrivons dans un autre moment de l'histoire, nous ne craignons plus d'assauts féministes - les violences faites aux femmes font l'objet de nombreuses recherches, et il est moins inconvenant politiquement et stratégiquement d'aborder cette prise en main des femmes de leurs destinées (empowerment) que constitue aussi l'usage de la violence."
Vera Figner, terroriste et théoricienne du mouvement populiste russe de la deuxième moitié du XIXème siècle, condamnée à la relégation
Les auteurs conviés à participer à cette somme, préfacée par la pionnière Arlette Farge, sont tous animés par une même volonté : replacer les femmes comme sujets à part entière de l'histoire, et l'usage de la violence participe à cette lecture, puisqu'au delà d'une vision primaire de la violence, les émancipations, les progrès démocratiques ou individuelles ont aussi été conquis par les armes.

Cette hypothèse n'est pourtant pas évidente a priori. Dans sa belle préface, Arlette Farge s'interroge : " l'égalitaire accès des hommes er des femmes au pouvoir de violence revêt-il, dans tous les cas, une dimension politique et émancipatrice ? Cela pose, en soi, le problème de la violence humaine, du recours à la guerre, aux armes, aux crimes, à la défiguration de soi par la mort d'autrui. Il vaut la peine d'aborder ces thèmes de réflexion sans jamais se féliciter trop rapidement de ce que les femmes - on le sait depuis longtemps sont violentes".

Violences symboliques, violences réelles


Le recueil n'est pas exhaustif et se pose alors la question des choix. Le panorama offert, historique et géographique, explore autant les sphères publiques que privées mais certain(e)s regretteront ainsi qu'y manquent les révolutionnaires russes du XIXème siècle (il y eut autant de garçons que de filles à être jugées lors des grands procès contre les populistes), ou les gardiennes nazies de camps d'extermination, par exemple.
La "scandaleuse" Violette Morris, lanceuse de poids et criminelle française du début du XXème sicle
Geneviève Pruvost regrette pour sa part la remarquable absence de contribution autour de "la violence au sein du mouvement féministe". Seul le sociologue Eric Fassin rappelle la violence symbolique et langagière dont se sont emparées les féministes, et la compare à la violence anticoloniale théorisée par Frantz Fanon. Parfois, le réel dépassa la sublimation, en témoigne Valérie Solanas et son SCUM Manifesto (que l'on peut traduire par Racaille ou Société pour couper les hommes).

Ce livre événement nous invite aussi à repenser ce cliché naïf transmis par certains courants politiques, celui d'un monde meilleur parce que dirigé par des femmes. "Le monde meilleur auquel j'aspire ne serait dominé ni par les hommes, ni par les femmes. Il ne faut pas idéaliser un entre-femmes féministe", affirme Geneviève Pruvost, avant de conclure : "mais que cet entre-femmes soit nécessaire et salutaire à une moment donné, cela est évident. Comme le montre de façon remarquable Foxfire, confessions d'un gang de filles". Le film de Laurent Cantet est presque un résumé de la somme universitaire "Penser la violence des femmes".

Ce qu'apporte Foxfire, confessions d'un gang de filles, à l'approche de genre, selon Geneviève Pruvost

23.01.2013 - Durée : 01:14
Adapté de l'un des romans de Joyce Carol Oates, l'une des meilleures écrivaines de la scène littéraire américaine, il raconte le regroupement, la fondation, les actions de plus en plus violentes, principalement contre les garçons et les hommes qui agressent les femmes, d'un groupe de jeunes filles dans l'Amérique des années cinquante. Loin d'être hagiographique, le récit - en une fiction très politique -, n'élude ni les différences de classes, ni les questions raciales, mais nous conduit à appréhender une violence émancipatrice qui passe de criminelle, à féministe puis sociale et politique.

Extrait de Foxfire, le film de Laurent Canter


Dans un autre registre, Zero Dark Thirty de l'américaine Kathryn Bigelow, fait la part belle à la violence des femmes, avec un parti pris féministe qu'elle revendique : "Je suis une femme, et le film est évidemment celui d'une femme, produit par une femme, qui se veut un véritable hommage à trois ou quatre femmes très, très fortes." a-t-elle lancé lors de la cérémonie des Golden Globes. Déjà auteure de Démineurs, un autre film de guerre sur l'Irak réalisé et très remarqué (six Oscars !) en 2009, la cinéaste évoque cette fois la traque de Ben Laden et sa mise à mort par la CIA en mai 2011, avec pour figure majeure de cette chasse à l'homme, impitoyable et intraitable, une agente, faisant tout à la fois montre de ses facultés intellectuelles et physiques, jusqu'à l'horreur de la torture. Comme le dit son interprète principale dans un entretien à Libération, la comédienne Jessica Chastain, "Maya, cette femme sans passé, sans relation amoureuse, sans enfants, uniquement définie par son travail, incarne un nouveau type d'héroïne".

Mais pour reprendre l'interrogation d'Arlette Farge citée plus haut : doit-on se réjouir d'un point de vue féministe à l'occasion de la sortie de ce film de la montée au puissance des femmes dans la CIA (désormais 43% des effectifs de l'agence de renseignement) et de leur appropriation des méthodes les plus violentes et odieuses pour servir leurs buts ? La réponse ne peut qu'être ambivalente…
Geneviève Pruvost, le 23 janvier 2013

A propos des coordinatrices de "Penser la violence des femmes"

Geneviève Pruvost est sociologue et chargée de recherche au CNRS - CEDIP (Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales). Elle a publié en 2008, un livre issu de sa thèse -  L'accès des femmes à la violence légale. La féminisation de la police (1935-2005) -, soutenue en 2005 à l'EHESS (Ecole des hautes études en sciences sociales) :  De la "sergote" à la femme flic. Une autre histoire de l’institution policière (1935-2005), Paris, La Découverte.

Coline Cardi est sociologue, elle aussi, maîtresse de conférences à l'université Paris-VIII et chercheuse au CRESPPA-CSU. Elle travaille sur la déviance et le contrôle social des femmes. Elle a soutenu sa thèse sur La déviance des femmes. Délinquantes et mauvaises mères : entre prison, justice et travailsocial, en novembre 2008.

A propos de Scum manifesto et de Valérie Solanas

par Sylvie BraibantPour Catherine Marx, le manifeste de l'Américaine Valérie Solanas, Scum Manifesto, symbolise la perversité poussée à son terme du féminisme. C'est oublier de replacer dans le temps, et dans l'histoire des idées, la sortie de ce livre culte pour toute une génération de femmes, mais d'hommes aussi, avec ce qu'il offrait de révolutionnaire dans sa radicalité. Les Etats-Unis s'enlisaient alors dans une guerre du Vietnam au summum de la violence et de la mort, et les femmes restaient sous la chape d'une féroce domination masculine de part le monde. Scum Manifesto, est selon les interprétations, l'acronyme de Society for Cutting Up Men (« Association pour émasculer les hommes »).

D'autres assurent que Solanas n'a jamais voulu donner à SCUM d'autre sens que celui du mot scum (crasse, excrément, racaille, ou salaud en anglais). La signification de cut up est elle-même discutée : au sens littéral mettre en morceaux ou bien en extrapolant le sens à émasculer. A la veille du basculement mondial de mai 1968, nombre de militantes féministes adoptèrent le manifeste de Solanas dans lequel elles voiyaient, en dépit de ses excès, une source de réflexion et un appel à la révolte.

Née en 1936 dans le New Jersey, Valerie Solanas agrandi dans la violence : violée par son père, puis élevée par son grand-père, un homme violent et alcoolique, qui l'abandonne alors qu'elle n'a que 15 ans. Sans domicile, elle se prostitue pour financer ses études et réussit à obtenir un diplôme de psychologie à l'Université du Maryland. Après la sortie de Scum, elle tente de tuer l'artiste Andy Warhol duquel elle attendait beaucoup et qui l'a déçue. Elle fera 3 ans de prison.
A la fin de sa vie, elle renie son Scum Manifesto, et meurt dans l'isolement à 52 ans.

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