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Identités et métissages irriguent le cinéma africain au féminin

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Identités et métissages irriguent le cinéma africain au féminin
Il est toujours revigorant de confronter sujets d'études et chercheurs, surtout lorsque les unes et les autres se trouvent aux antipodes. C'est au moins l'une des réflexions que l'on pouvait se faire au terme de la première journée du colloque consacré aux réalisatrices africaines francophones à Paris les 23 et 24 novembre 2012. Des échanges passionnants, parfois virulents, le plus souvent drôles, entre des universitaires britanniques, italiennes, américaines ou françaises et leurs "sujets" d'étude, des cinéastes venues de tout le continent noir, ont accompagné ces rencontres, trop rares.
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23.11.2012Sylvie BraibantPour montrer l'invisibilité du "deuxième sexe", les féministes occidentales des années 70 avaient trouvé un slogan inoubliable : "il y a plus inconnu que le soldat inconnu, c'est sa femme !". Si les cinéastes africains, en général, en dehors de deux ou trois habitués des grands festivals, sont peu populaires hors de leurs pays, les réalisatrices africaines sont presque autant transparentes que les femmes des soldats inconnus. Elles sont pourtant nombreuses, vivantes, solides, créatives, productives même si elles aimeraient tourner plus.  Et depuis presque 50 ans, depuis Tam Tam à Paris réalisé par la camerounaise Thérèse Sita Bella en 1963, elles n’ont cessé de construire une œuvre riche et singulière, autour d’histoires faites d’allers retours, le plus souvent entre l’Europe et l’Afrique.
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Lizelle Bisschoff de l’Université de Glasgow, Brigitte Rollet de l'université de Saint Quentin en Yvelines, organisatrice des rencontres et Daniela Ricci, Université de Lyon, le 23 novembre 2012 au musée du Quai Branly à Paris
Ce vendredi 23 novembre 2012, une quinzaine d’entre elles, nigérienne, burkinabé, congolaise, marocaine, béninoise, camerounaise ou angolaise écoutent des chercheuses, venues d’Italie, d’Ecosse ou de New York, qui étudient leur cinéma. L’américaine Beti Ellerson, directrice du Centre d’étude et de recherche des femmes africaines dans le cinéma, décrit un cinéma qui s’est construit au même rythme que l’émancipation africaine, traduisant une vision féminine sur le développement économique et social de pays tout juste indépendants, et traversé par des mouvements contradictoires vis à vis des approches « de femmes » ou féministes, allant chez les nouvelles venues jusqu’au rejet d’un combat vécue comme blanc, élitiste, ethnocentré et même raciste.

Lizelle Bisschoff, de l’Université de Glasgow relie pour sa part « l’identité africaine de l’époque post coloniale, complexe, plurielle et hybride », à celle des cinéastes africains en général, mais qui imprègne encore plus particulièrement les films de femmes. Elle appuie son argumentaire sur « Pour la nuit », présenté au Fespaco à Ouagadougou en 2005, de la franco-ivoirienne Isabelle Boni-Claverie : un soir à Marseille, à la veille de l’enterrement de sa mère, une jeune métisse croise un homme, blanc qui, lui, se marie le lendemain. L’une et l’autre se lancent dans une nuit sans entraves. Une œuvre exemplaire de cet entre deux si présent, semble-t-il dans les films réalisés par les Africaines.

Extrait de "Pour la nuit" de Isabelle Boni-Claverie

« Toujours blanche là-bas, et noire ici »

Une vision confortée par l’italienne Daniela Ricci, à travers deux films, une fiction et un documentaire, réalisés par deux auteures issues de la diaspora. Nombre de ces cinéastes vivent en effet souvent entre deux continents : elles ont étudié le cinéma à Paris, New York ou Moscou, elles vivent et travaillent en France, aux Etats Unis ou à Bruxelles et tournent en Afrique. La franco-burkinabé Sarah Boyain dit joliment d’elle-même : « toujours blanche là-bas (en Afrique), et noire ici (en Europe) ». « Notre étrangère », sorti sur les grands écrans en 2011 raconte le chemin d’Amy, métisse elle aussi, depuis Paris pour Bobo au Burkina afin d’y retrouver sa mère, tandis qu’en réalité, cette dernière se trouve en France et travaille comme femme de ménage, avec l’espoir de rencontrer sa fille.

Extrait de "Notre étrangère" de Sarah Boyain

Un autre chassé croisé porte « En attendant les hommes » (2007), documentaire de Katy Lena Ndiaye, née au Sénégal, aujourd’hui établie à Bruxelles. La cinéaste est allée à la rencontre de trois Mauritaniennes à Oualala, à l’Est du pays, dans le désert, qui en attendant leurs maris partis travailler au loin, élaborent en riant et en s’apostrophant des « tarkhas », peintures murales aux motifs symboliques qui annoncent les fêtes ou le retour des hommes. Le film oscille entre des gros plans portraits interviews et la fabrication picturale. Un va et vient emblématique d’une œuvre en lisière de deux continents et de plusieurs pays.

Extrait de "En attendant les hommes" de Katy Lena Ndiaye

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Beti Ellerson (Etats-Unis), directrice du Centre d’étude et de recherche des femmes africaines dans le cinéma
Mais cette approche en irrite certaines, qui refusent d’être « mises dans un même lot », comme l’antillaise angolaise et historique Sarah Maldoror, qui d’une voix forte tonne : « Le cinéma antillais et africain est boiteux parce qu’il faut remettre la formation des cinéastes au cœur de notre continent. Et surtout nous avons besoin d’une vraie et grande maison de production africaine. »
Sa jeune collègue nigérienne Rahmatou Keita affirme que pour sa part elle « se sent partout chez elle, au Sahel, au Maghreb » , elle qui vit au centre de tout, et revendique d’autres thématiques que celles présentées par les occidentales : « Regardez bien et vous verrez que c’est l’eau qui irrigue nos films, beaucoup plus que les questions d’identité. » Farida Beniyazid, venue du Maroc souligne un autre écueil que leur vaut leur statut de femme-réalisatrice-africaine : les producteurs leur proposent des sujets de femmes, tels qu'ils les imaginent, le voile ou la terreur de l'islam par exemple. La belgo-congolaise Monique Mbeka Phoba décrit toutes les difficultés qu'elle a eues à tourner un film politique sur une campagne présidentielle au Bénin. On voulait absolument la cantonner aux viols, comme on nous les raconte, dans la région du Kivu en RDC.
Ne plus se laisser confisquer la parole

Un immense éclat de rire accompagne la dernière question, celle d’une jeune journaliste d’Africultures qui ose encore tout : « Y a-t-il vraiment une différence entre les hommes et les femmes dans leur façon de filmer les femmes ? » « Tout est dans le regard » lui répond sévèrement Sarah Maldoror. La burkinabe Fanta Regina Nacro offre une meilleure réponse : « Lors du festival de Cannes 2009, j’ai participé à une table ronde avec des cinéastes hommes – africains, asiatiques -, j’étais la seule femme. Ils venaient tous de réaliser des films sur des femmes. Je trouvais ça suspect. Je leur ai demandé pourquoi ils avaient soudain fait ces films. Est-ce parce qu’ils nous voyaient arriver, et qu’ils voulaient nous couper l’herbe sous le pied ? C’était exactement ça : ils nous enlevaient la parole et racontaient notre histoire avant que nous puissions le faire nous mêmes. Comme toujours… »
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Sarah Maldoror, à la crinière blanche, cinéaste historique, et sa jeune consoeur nigérienne Rahmatou Keita, lors des rencontres des réalisatrices africaines, au musée du quai Branly, 23 et 24 novembre 2012

Réalisatrices africaines : 40 ans de cinéma

Reportage de Camille Sarret, H Labourdette

25.11.2012 - Durée : 2'

Les réalisatrices africaines ont une visibilité marginale

Entretien avec Oswald Lewat, cinéaste franco-camerounaise

Durée : 4'06

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