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Cette vie ou une autre

Littérature

Cette vie ou une autre

Dan Chaon

Un homme conduit sur une autoroute du Michigan. A côté de lui son fils se vide de son sang : sa main sectionnée repose entre eux, dans une glacière. C'est le début, très cinéma - on pense à David Lynch ou aux frères Coen - de Cette vie ou une autre, époustouflant deuxième roman de Dan Chaon, déjà remarqué pour son Livre de Jonas. La suite du récit est déjantée et superbement construite : on lit un roman fou, «gothique» et réaliste à la fois, un road-movie nourri de mille sources littéraires assumées par l'auteur qui est aussi professeur d'université, sur fond de perte et d'usurpation d'identités. Le roman raconte trois histoires en parallèle : celle de Lucy, une lycéenne de 18 ans qui s'enfuit avec son sémillant professeur d'histoire, George Orson, étrangement propriétaire d'une Maserati ; Ryan, le jeune homme à la main coupé, s'est fait passer pour mort auprès de sa famille «officielle» et vit avec son très jeune père biologique, Jay, dans une cabane quelque part au fond du Michigan ; Miles, enfin, qui travaillait dans une boutique d'accessoires de magie, parcourt le pays à la recherche de son frère jumeau, Hayden, dont il a reçu une lettre inquiétante. Au fur et à mesure que le récit progresse, tendu à l'extrême, de nombreuses similitudes se révèlent entre ces personnages : passé familial désastreux, psychologies fragiles et complexes, sentiment tragique de solitude, identité flottante, sinon inexistante. Tous sont également les acteurs et les victimes d'un effacement de la réalité individuelle devant le champ du virtuel, comme si la prolifération de l'humanité diminuait la part ontologique de chacun : «Nous sommes trop nombreux et je crains qu'il ne faille bientôt se poser la question : à quelle vitesse peut-on éliminer trois ou quatre des six milliards d'êtres humains ?» Ces trois destins finiront par se rejoindre, selon des modalités qu'on ne peut guère dévoiler. Dan Chaon, avec une virtuosité implacable, pousse jusqu'aux limites cette vision d'un réel dématérialisé, par l'informatique notamment, et par l'effacement progressif de toutes les valeurs. Les récits semblent dès lors contés par un ironiste suprême ou un grand paranoïaque fervent disciple de Thomas Pynchon, celui de Vente à la criée du lot 49. Dans le réel halluciné décrit par Dan Chaon, les vies sont interchangeables : «La plupart des gens étaient tellement superficiels, se disait-il, que l'on pouvait facilement en gérer une centaine à la fois. Leur existence effleurait à peine la surface de la terre.» Les fortunes changent de main d'un simple clic d'ordinateur, dans le décor terrifiant de vide du Middle West, habité par des fantômes.

Bernard Fauconnier

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