Littérature

La Faute à Mallarmé | Vincent Kaufmann | 2021035670
Dans La Faute à Mallarmé, Vincent Kaufmann défend l'idée de la théorie littéraire, partie intégrante du combat que la littérature mène pour son propre compte. J'entends déjà une voix murmurer : « La théorie littéraire ? Mais c'est hors de la vie, et cela n'intéresse que quelques spécialistes. Puis c'est pompeux, indigeste. Et comme c'est souvent mal écrit, c'est presque hors de la littérature. » Lecteur, apaise-toi. Tolle, lege. Prends et lis ce qui justement n'est pas fait pour être parole d'évangile : Le Démon de la théorie, d'Antoine Compagnon, Pourquoi étudier la littérature ? de Vincent Jouve, ou le nouvel essai de Vincent Kaufmann, La Faute à Mallarmé. Ce dernier a tenté de repenser «l'aventure de la théorie littéraire» - c'est le sous-titre du livre - à rebours des apparences, à revers de la doxa. Et c'est avec tant de clarté qu'il analyse la naissance, la gloire et la déchéance du «théorique-réflexif» en France, des années 1950 à nos jours, qu'on est surpris de n'avoir pas plus tôt vu les choses sous cet angle. D'aucuns prétendaient que la théorie littéraire avait tué la littérature, la vidant de son rapport au monde au travers de «la mort de l'auteur»? Kaufmann ne s'agace pas ; il explique patiemment comment des théoriciens comme Barthes ou Derrida ont plutôt tenté, dès le milieu des années 1950, d'affranchir la littérature de tout système d'échange et de commercialisation. D'aucuns accusaient la théorie d'avoir encouragé la création d'oeuvres illisibles ? Mais justement : «Dès qu'il y a lisibilité, il y a communication, échange et donc redistribution des tâches. Le seul moyen d'échapper à l'échange, c'est de valoriser tout ce qui pourra être affecté du signe du non-échangeable et de la gratuité.» Par cette histoire raisonnée du théorique, Kaufmann nous entraîne dans une recontextualisation politique et même révolutionnaire : car la littérature, quoique alors dégagée du réel, fut plus que jamais opposée à la réalité de la société de consommation. Vincent Kaufmann est formel: «Le théorique est partie intégrante du combat que la littérature mène pour son propre compte et, du même coup, pour celui de la révolution.» Et pour ceux qui douteraient encore de la signification de la phrase, il ajoute, définitif : «En tant que principe de destitution (plutôt que d'institution) et d'interruption de l'échange, il est la pointe la plus acérée, la moins tolérable de ce combat, il est l'ultime moyen pour la littérature d'éviter sa récupération, de ne pas perdre ainsi son pouvoir spécifique qui sera régulièrement défini comme un pouvoir de subversion.» La plus belle des preuves, ne serait-ce pas que la théorie littéraire ne fut guère enseignée dans les hautes sphères de l'institution (la Sorbonne par exemple), mais toujours dans des lieux écartés du pouvoir, à Paris-VII ou à l'École des hautes études?
Remettant en cause ce qu'on pensait savoir de cette formidable aventure intellectuelle, cet essai parvient en 300 pages à configurer nouvellement une affaire passée. Passée? Trépassée? C'est l'avis de Kaufmann. Nous ne le suivrons pas sur cette conclusion - il suffit de naviguer sur le site Fabula.org pour se convaincre du contraire. Mais son livre demeure précieux : au bout du compte, la théorie littéraire n'était pas simplement affaire de théoriciens ni même affaire de littéraires. Elle tentait de tous nous réinscrire dans un monde en reconstruction, dans un monde où les nouveaux médias allaient transformer l'écrivain en vedette inutile, et l'oeuvre d'art en texte limpide qu'il fallait partager entre tous. Elle a échoué. Pour preuve : on a détruit son image en la peignant odieuse et inutile, ennuyeuse et compliquée. Quand on veut noyer son chien, on l'accuse d'avoir la rage. À la fin de son essai, Kaufmann ne conclut pas. Il préfère laisser place à ceux qui ont nourri les rangs de la French theory. Et voici Genette, Kristeva, Sollers, Todorov, Ricardou, parmi d'autres, qui commentent ces trente glorieuses, 1955-1985. Le ton est franc, un peu désespéré peut-être, souvent nostalgique. Parfois réactionnaire ; mais on le serait à moins, si l'on pensait vivre sur des décombres. Élisabeth Roudinesco se retourne sur ces années de résistance et de combat. Il faut peut-être lui laisser le mot de la fin. « Ces disputes, ces conflits - se disputer des nuits entières sur un vers de Mallarmé -, c'est beaucoup mieux que de lire les âneries qu'on appelle aujourd'hui littérature. »





















