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Pas son genre

Littérature

Pas son genre

Philippe Vilain

Qu’a-t-on en tête, au juste, quand on dit d’un partenaire possible qu’il n’est «pas son genre»: ne peut-on donc aimer que des gens qui nous ressemblent, issus du même milieu, dotés de la même culture ? C’est la question que pose Philippe Vilain dans ce beau roman sur une histoire d’amour impossible. Le narrateur, François Clément, est un intellectuel célibataire, prof de philo dans le secondaire, expédié par le ministère dans un lycée d’Arras, à deux cents kilomètres de Paris. Pour lui, pur Parisien, c’est une punition. « Arras, capitale de l’agroalimentaire ; un nom que j’avais déjà remarqué sur les cartes de chemins de fer, et qui m’évoquait le labeur des journées harassantes, le harassement des heures qui s’enlisent. L’évocation d’Arras m’épuisait d’avance. »

Logé dans un petit hôtel, il rassemble ses cours sur deux jours pour passer le moins de temps possible dans cette province où il s’ennuie et dont il regarde les habitants avec un mélange d’indifférence et de vague mépris. Mais son dépaysement va avoir un effet secondaire inattendu : privé de ses repères, coupé de ses relations parisiennes, il se laisse séduire par Jennifer, une jeune femme dont tout l’éloigne - elle est coiffeuse, mère célibataire, juste instruite, dépourvue de culture, naïve, vulgaire, charmante et quelconque. À Paris, il ne l’aurait même pas regardée ; là-bas, à Arras, il s’attache à elle avec un mélange d’amour et d’embarras, honteux lorsqu’elle arbore une robe décolletée et un rouge à lèvres criard, perplexe quant à l’authenticité de leur relation, évidemment aberrante. « Bien souvent, je n’avais rien à lui dire. La philosophie nourrissait mon existence quand les magazines people dévoraient la sienne. Son avenir dépendait de l’horoscope, le mien de l’étude. Son manque d’instruction, ses lacunes intellectuelles, sa culture plaquée rendaient impossible pour moi de l’admirer, sans doute de l’aimer tout à fait, je veux dire, sans la mépriser. » Et pourtant, lui qui, du haut de sa situation, croit diriger leur histoire et dominer la brave Jennifer, va se laisser piéger par ses sentiments, et paiera cher son orgueil...

Le thème des barrières sociales et des amours improbables a beaucoup servi, mais Philippe Vilain en tire un roman subtil et profond, où la narration à la première personne permet de décrire tous les tourments de François, sa morgue d’intellectuel cultivé (avec une satire douce-amère du milieu universitaire et du « ridicule de l’érudition jargonneuse ») et son déchirement - Paris ou Arras, l’élite ou le peuple, l’amour en se déclassant ou la réputation au risque de perdre l’amour. Quelques coquilles mises à part (Jennifer Dumont devient Jennifer Durand dans une même page, les universitaires en colloque sont « juges et partis », etc.), il faut saluer la beauté mélancolique et émouvante de ce livre dont la morale, s’il y en a une, est peut-être dans l’exergue de Pavese choisie par Philippe Vilain : « Souffrir est une bêtise. »

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