Littérature

New York, Histoire, promenades, anthologie et dictionnaire
sous la direction de Pauline Peretz
Mettre en pages New York se révèle une affaire délicate, et nombreux sont ceux à avoir essayé de saisir l'âme, enchanteresse, versatile ou sombre de la ville. Guides de voyage, essais ou oeuvres romanesques, celle qui aurait pu prétendre au statut de capitale américaine n'a jamais manqué de portraitistes et d'analystes. Deuxième ouvrage d'une série consacrée aux grandes métropoles, New York tente à son tour de cerner, au travers d'une vingtaine de textes inédits, d'une anthologie littéraire et d'un dictionnaire « local », les multiples facettes de l'île de Manhattan devenue, en près de quatre siècles, un centre urbain de plus de huit millions d'habitants, dont un tiers ne sont pas nés aux États-Unis. Au total, mille trois cents pages à arpenter dans l'ordre ou le désordre, une sorte de tentative d'épuisement du lieu aussi bien par le récit détaillé de son histoire que par une radiographie de sa population ou la présentation des oeuvres artistiques qu'il a inspirées, qu'elles soient cinématographiques ou littéraires, et notamment policières. Chercheurs, philosophes, historiens, sociologues, écrivains, aussi bien américains que français (et danois), partagent ici leurs connaissances, leurs impressions ou leurs expériences avec intelligence et méticulosité. Le projet, sur une durée de quatre ans, a été réalisé sous la direction de Pauline Peretz, chercheuse associée au Centre d'études nord-américaines de l'EHESS, qui s'est donné pour ambition d'embrasser la ville dans sa totalité. « Il s'agissait pour moi, en conduisant les lecteurs sur les lieux, de montrer que New York n'était pas exclusivement un lieu de plaisirs, de records, d'argent, mais également une ville de transgression, de tensions, de grande diversité économique, ethnique, culturelle. » Le résultat est certes hétéroclite, mais d'une pertinence indéniable.
« Une ville est un pèlerinage ; il mène certes à travers le temps et l'espace, mais aussi dans des zones réservées, des zones du sacré et du profane, et dans cette divine banalité que les Américains appellent simplement "la rue" », commente Robert Kelly, écrivain américain et professeur de littérature, dont le texte, ici pour la première fois traduit en français, mène le lecteur sur les Avenues de son enfance. Au travers d'une déambulation autofictionnelle, Peter Marquis se souvient lui d'un Brooklyn qui paraît « figé dans le passé », ombre permanente de sa trop reluisante voisine ; Manhattan et Brooklyn, chacune d'un côté de l'East River, deux villes reliées par un bras de pierre avant d'être unies pour la première fois en 1898 en dépit d'une rivalité qui s'incarna notamment dans le football américain et un événement retentissant à l'échelle new-yorkaise : « Une grande affiche annonçait une conférence qui devait avoir lieu le mardi suivant à l'occasion des cinquante ans de la victoire des Brooklyn Dodgers lors de la World Series de 1955. Pour beaucoup, il n'existait pas de meilleur exemple de cette différence entre Brooklyn et Manhattan. Les New York Yankees, les Dodgers ne purent les vaincre qu'une seule petite fois, le 4 octobre 1955. » Un voyage dans le temps à une époque où le stade d'Ebbets Field à Brooklyn existait encore. Outre Manhattan et Brooklyn, l'ouvrage s'aventure dans les boroughs moins connus que sont le Queens - dont « les résidents noirs utilisaient [les] parcs, terrains vagues, coins de rue, appartements bon marché et clubs pour créer un genre musical original qui allait effectivement prendre la relève dans l'industrie de la musique pop au milieu des années 1970 » - et le Bronx à la même période. N'en manque qu'un : Staten Island, île au sud de Manhattan, dortoir flottant sans romantisme dont la célébrité tient à ces quelques accidents de ferries qui y véhiculent des milliers de New-Yorkais chaque matin et chaque soir. On l'oublie trop souvent, mais New York possède aussi l'odeur de l'Océan, et il est bienvenu que l'historienne Hélène Harter se soit intéressée au rapport qu'entretient l'insulaire cité avec les eaux. « New York est indissociable de ses ponts. Ils ont marqué l'histoire de l'ingénierie tout en transformant en profondeur la ville et les modes de vie de ses habitants. » Si, dans cette ville d'acier et de verre qui pourrait prétendre à l'invention du gratte-ciel, les arbres font figure de miniatures décoratives, l'expansion et le rôle politique des parcs et des jardins communautaires méritaient également d'être racontés.
« C'est un mythe. La ville même, ses chambres et ses fenêtres, ses rues qui crachent la vapeur. Pour qui que ce soit, pour chacun de nous : un mythe différent. » Truman Capote l'écrit : point de New York sans imaginaire, et qui mieux que les écrivains et les poètes est à même de grandir ou d'attaquer le mythe pour le faire perdurer ? De Whitman à James, de Roth à Baldwin, l'anthologie littéraire proposée ici donne un échantillon révélateur de l'impact de la ville sur ses observateurs. Et puisque certains mots prennent un sens particulier en fonction de l'endroit où ils sont prononcés, un dictionnaire se révèle utile car, à New York, on ne parle pas d'électricité, de jazz, de graffitis, ou d'incendies impunément ! NY de A à Z, ou plutôt une nouvelle pioche dans l'inépuisable réservoir d'histoires et d'intrigues entremêlées qu'est une ville dont chaque habitant aura eu un jour la tentation de la revendiquer comme sienne.
Céline Curiol











