Littérature

Les Carnets de Victor Frankenstein
Peter Ackroyd
Toute littérature est un commentaire, conscient ou non, sur la littérature passée. Bien, des romanciers s'en amusent depuis Cervantès - Antoine Bello dernièrement avec une Enquête sur la disparition d'Émilie Brunet fondée sur une exégèse d'Agatha Christie. Il est étonnant de voir un biographe les imiter. Certes, il s'agit ici de Peter Ackroyd, l'auteur d' Edgar Allan Poe. Une vie coupée court , qui corrigeait avec un mauvais esprit allègre la légende du maudit (non, Poe ne se droguait pas ; oui, sa quête d'admiratrices a guidé son existence). Peter Ackroyd se maintient ici parmi les fantasmes XIXe, mais s'essaie à l'expérimentation narrative : entre biographie trafiquée, commentaire en creux, légère parodie, éloge et fiction pure, son texte semble le pendant romanesque du monstre de Mary Shelley, tout en chairs animales et humaines assemblées.
Ackroyd procède par translation : son livre se présente comme les carnets de l'infortuné docteur, ami du jeune Percy Shelley, quand le Frankenstein ou le Prométhée moderne imaginé par l'épouse de ce dernier, Mary, se voulait la confession fictionnelle d'un désespéré croisé dans l'Arctique. Le Dr Frankenstein premier créait la vie par collage, le Dr Frankenstein nouveau rêve de résurrections. Mary Shelley lui donnait la pierre philosophale, Peter Ackroyd se fonde sur l'électricité, ses flux galvaniques, ses courants résineux ou vitreux, tout ce vocabulaire magico-scientifique dont il tire parfois des étincelles... Mais surtout : à la translation narrative s'ajoutent des déplacements stylistiques. Peter Ackroyd entretient une relation complexe avec l'emphase de mise dans les récits gothiques. Parfois jusqu'au mimétisme : « La fatalité qui pesa sur le destin des prisonniers flotte encore dans ces pierres. » Souvent, il la pousse à l'excès, mais se garde d'aller jusqu'à la parodie : il ne va pas détruire ce qu'il aime. Le texte est à l'avenant, à la fois distancié et fidèle au mythe. Mieux, sa fidélité lui permet, paradoxalement, la distance : en respectant les épisodes de l'histoire originelle, Ackroyd s'amuse à corriger la biographie de son auteur, Mary Shelley. Ainsi, la créature commet son premier meurtre sur Harriet, la première femme de Percy Shelley. Pouvait-on rendre meilleur service à l'auteur du Frankenstein original que de la débarrasser de celle qui fut longtemps sa rivale ?
Les corrections concernent aussi le récit. En le respectant globalement, Ackroyd tantôt souligne, tantôt modère ses invraisemblances. La créature composite de Mary Shelley naît sans mémoire, mais habitée d'un instinct inexplicable ; celle d'Ackroyd ressuscite amnésique, comme cuite au four. Toutes deux accèdent au langage de manière extravagante, en écoutant, cachées, les discussions d'un paysan et de sa fille. Mary Shelley allait très loin en faisant du paysan un aveugle, donc capable de parler à la créature sans s'effrayer de son apparence. Ackroyd, lui, invente un épisode tristement comique : le monstre, à force de familiarité avec la voix de ses hôtes, finit par se croire un participant de leur conversation...
L'histoire est connue : révolté contre son créateur, rejeté de tous, le monstre commet le mal. Ackroyd modifie cependant le problème moral irrigué de religion posé par sa prédécesseur. Son monstre à lui tue parfois involontairement. Et ce nouveau Victor a-t-il donc péché par orgueil ? Après tout, l'étudiant qu'il a ressuscité connaissait ses travaux, se savait condamné, a vendu son corps en toute connaissance de cause... Alors ? Alors Victor demeure pécheur, mais d'une autre sorte. Le récit condamne moins ses expériences sacrilèges que le plaisir qu'il y prend, et son incapacité à en assumer les conséquences. Peter Ackroyd dresse le portrait psychologique d'un Victor pervers et irresponsable, déguisé en scientifique de pointe : à mesure que progressent ses travaux sur les chairs humaines et animales, il laisse échapper des notations gourmandes : « Les artères carotides étaient source d'une intense satisfaction », « C'était le plus beau cadavre que j'avais jamais vu ». Le monstre n'était pas où l'on croyait.
C'est le propre des chimères : une de leurs parties finit par prendre le contrôle du tout. Ici, la fiction : après un mariage hâtif, Percy Shelley disparaît, et Ackroyd se laisse emporter par les mouvements d'une histoire qu'il n'a pas inventée, ce suspense tendu au fil des apparitions de la créature. Mais, alors que l'on croit Victor perdu, l'auteur reverse une pinte de biographie avec le retour de Percy, augmenté de Mary (devenue) Shelley, de Polidori et de lord Byron. Et il manque de peu de réussir la fusion dans les dernières pages. Celles-ci, tout en filant vers la conclusion de la trame originale, racontent les circonstances de la naissance de l'histoire : cette soirée légendaire où Byron, les époux Shelley et Polidori se lancèrent le défi du meilleur conte d'horreur. On sait qui l'a emporté depuis que le Dracula de Stoker a dévoré le vampire de Polidori, seul rival sérieux de la créature de Mary Shelley...
Alexis Brocas











