Littérature

L'Antarctique
Claire Keegan
Les mots sortent, brutaux, rapides et irréversibles. C'est l'attrait permanent de l'écriture : dans l'écriture, il est possible de changer les mots, d'avoir une nouvelle chance » (p. 146). Tout n'est pas gagné d'avance, en effet, pour les personnages de Claire Keegan, ces figures de l'errance accablées par le poids de la tradition. Dans la lignée de Nuala O'Faolain ou d'Anne Enright, la nouvelliste dissèque les archaïsmes de son Irlande natale à travers des portraits de femmes aliénées par le mariage, la domesticité, la morale bien-pensante. Ainsi de « la femme heureuse en ménage » qui ouvre le recueil avec l'irrésistible envie de s'envoyer en l'air et finit séquestrée sans autre forme de procès. Ici, le canevas du conte est sans cesse menacé par les pires transgressions, les accès de folie, les gestes incontrôlables.
Chacune de ces quinze histoires se réalise justement dans cette tension constante entre la forme contraignante et la tentation de tout faire voler en éclats. C'est la jeune fille au pair qui lutte contre ses idées noires, la mère indigne qui sombre dans la folie, la caissière qui chante à tue-tête pour oublier sa vie de misère. C'est l'exilée qui revient au bercail pour régler ses comptes avec le passé et qui s'en sort par la grâce d'une vision poétique, par le détour d'une métaphore. Toute la beauté de L'Antarctique réside sans doute dans ces lignes de fuite qui permettent de s'arracher, ne serait-ce qu'un instant, aux carcans de la société, aux structures patriarcales, à la rigueur ô combien masculine de la syntaxe et de la narration.











