Littérature

Un livre à soi
Francis Scott Fitzgerald
«Un livre à soi» est le titre d'un article paru dans The New Yorker en 1937. Fitzgerald, d'humeur badine pour une fois, dans ces années noires qui précèdent de peu sa mort, y développe comme un simple gag l'idée «visionnaire» d'un livre de poche qui contiendrait «tout ce qui mérite d'être lu» ; pour faire fonctionner son gadget, il faudrait qu'il soit «relié de manière à ressembler à une petite radio». Août 1937, ou la date de naissance conceptuelle des tablettes tactiles et consorts... Donner ce même titre à un recueil de chroniques (écrites entre 1920 et 1940 pour diverses revues, en majorité inédites en France et toutes retraduites par Pierre Guglielmina) n'est pas innocent : le clin d'oeil est appuyé au célèbre essai de Virginia Woolf publié en 1928, Une chambre à soi. On se souvient que la romancière y parvenait à «la conclusion - dépourvue de poésie - qu'il est nécessaire d'avoir cinq cents livres de rente et une chambre dont la porte est pourvue d'une serrure, si l'on veut écrire une oeuvre de fiction ou une oeuvre poétique». Or, si les deux titres se font écho, la parenté s'arrête là : il est bien question, aussi, dans ces chroniques, d'argent et d'aménagements domestiques, mais la comparaison en dit long sur leurs univers respectifs. Presque à la même époque (1924), le couple Fitzgerald s'installe à Long Island et se demande «Comment vivre avec 36000 dollars par an», la confession hilarante, écrite à la première personne, d'un parvenu des lettres, follement optimiste quant à sa capacité à doubler ses revenus chaque mois, et brutalement confronté à la mystérieuse évaporation de ses gains, puis à la nécessité de s'initier à la pratique exotique du «budget». Dans «Comment vivre de rien ou presque à l'année», on découvre la suite des mésaventures de la famille Fitzgerald, convaincue de trouver sur la Côte d'Azur un eldorado pour fêtards fauchés : la désillusion, là encore, guette ; non seulement le système opaque des taxes françaises fait exploser le budget, mais le dépaysement culturel est ironiquement dénoncé par la saynète finale, où le couple pique-nique sur la plage : « Le problème de la plupart des Américains en France, a-t-il remarqué d'une voix forte, c'est qu'ils ne vivent pas vraiment la vie des Français. Ils passent leur temps dans les grands hôtels et ne font qu'échanger des opinions qui viennent de débarquer des États-Unis. - Je sais, a-t-elle concédé. C'est exactement ce qu'ils disaient dans le New York Times, ce matin. »
Quant à posséder «une chambre à eux», tout est dit dans «Conduisez Mr et Mrs F. à la chambre...», inventaire dressé avec Zelda de toutes les chambres d'hôtel fréquentées de 1920 à 1933, ou encore dans «Aux enchères - version 1934», nouveau catalogue, cette fois à l'occasion d'un énième déménagement, des reliques dérisoires de quinze ans de vie commune, avec ses hauts fastueux et ses bas sordides. Car c'est la grande qualité de cette collection de textes, eux-mêmes souvent aussi hétéroclites que les objets amassés, rescapés, décrits dans cette séquence : en lisant alternativement les pochades, les croquis satiriques, les autoportraits à l'humour ravageur des années glorieuses et les confessions désespérées de l'écrivain passé de mode, on mesure l'imbrication profonde des deux facettes. Le tragique pointe déjà sous l'ivresse vaine de l'âge du jazz ; l'autodérision allège (un peu) les tourments pascaliens de la dépression (la Grande, collective, et celle, intime, de l'écrivain). Au passage, on découvre aussi une veine plus étonnante, celle de l'essayiste un brin moraliste : son regard aiguisé nous démontre à chaque page combien Fitzgerald, contrairement à l'âge du jazz, «caractérisé par une absence totale d'intérêt pour la politique», est aussi, à sa manière légère et lucide, un écrivain engagé.
Julie Wolkenstein











