Littérature

Chroniques romanesques
Jean Giono
Le Hussard sur le toit, Le Moulin de Pologne, Un Roi sans divertissement... Les plus grands romans de Jean Giono ancrés dans sa Provence natale, n'auraient peut-être jamais vu le jour si l'auteur ne s'était retrouvé sans ressources après la Deuxième Guerre mondiale. Ils ont été réunis chez Quarto/Gallimard dans une édition établie et commentée par Mireille Sacotte, sous le titre de Chroniques romanesques. En 1946, et bien qu’il n’ait commis aucun acte de collaboration, Jean Giono est inscrit sur la liste noire du Comité national des écrivains, mis en place à la Libération. Il ne peut ni publier ses livres ni apparaître au sommaire d’une quelconque revue ; à cette époque, il n’a plus aucune ressource.
Engagé dans le désir contrarié de poursuivre la rédaction du Hussard sur le toit et dans l’obligation de subvenir à ses besoins, il met sur pied un singulier projet : remettre chaque année, à un éditeur américain, et pour une période de dix ans, un «petit roman court, le tout intitulé Chroniques». Comme le remarque, Mireille Sacotte, scrupuleuse maître d’œuvre de cette édition des Chroniques romanesques, ce projet à but purement alimentaire va se transformer au fil du temps «en la partie la plus neuve, la plus moderne, la plus habile, mais aussi la moins convenable, la plus amorale et la plus drôle» de l’œuvre de Jean Giono.
Il est de tradition de diviser cette dernière en deux époques : la première serait celle de la grande communion de l’écrivain et de ses personnages avec la vie terrestre; la seconde, celle où l’auteur, «saturé de réalité» et lecteur ébloui de Stendhal, retrouverait les voies de l’imaginaire. Ces Chroniques constitueraient donc une troisième voie ? Disons plutôt qu’il n’est qu’un seul Giono, mais protéiforme, à facettes, se complaisant dans la prolifération des expériences narratives ; ces Chroniques romanesques constituant l’acmé d’une œuvre faite de grandes zones de lumière et de beaucoup de ténèbres. Prenons ses personnages : ils sont tous habités d’une immense jouissance sensorielle, adeptes voraces des nourritures terrestres, tous natifs d’une Provence dont Giono affirme que Shakespeare fut le seul à savoir la décrire. Prenons les «romans» de ce cycle, évidemment, inachevé, d’un Roi sans divertissement aux Âmes fortes, de L’Iris de Suse au Moulin de Pologne : ils ont tous pour cadre un Sud réinventé, hostile, dangereux, hanté par des personnages tous errants, vagabonds, bandits en cavale, tous armés, solitaires, inventifs, tous prédateurs.
Nous y sommes : chez Giono le pacifiste, le monde est un monde de haine, de jalousie, de soupçons, d’affrontements, un monde âpre et austère dans lequel le sang joue le premier. Il le confesse dans Deux cavaliers de l’orage : «Il faudrait voir un homme qui saigne et le montrer dans les foires. Le sang est le plus beau des théâtres».
A lire ces «romans américains», on comprend bien que cette légèreté n’est qu’apparente. L’aventure à laquelle il nous est demandé de participer est celle de l’écriture, énigmatique, problématique comme les personnages qui l’expriment. Porteur de l’allégresse de l’homme libre, Giono, désinvolte et profond, nous adresse en somme une suite intime d’autoportraits. Mireille Sacotte a raison, «narrateur et Artiste», il est partout, il se dédouble, se multiplie à l’infini. Ces Chroniques ce sont les siennes : celles d’une vie devenue matière romanesque.
Engagé dans le désir contrarié de poursuivre la rédaction du Hussard sur le toit et dans l’obligation de subvenir à ses besoins, il met sur pied un singulier projet : remettre chaque année, à un éditeur américain, et pour une période de dix ans, un «petit roman court, le tout intitulé Chroniques». Comme le remarque, Mireille Sacotte, scrupuleuse maître d’œuvre de cette édition des Chroniques romanesques, ce projet à but purement alimentaire va se transformer au fil du temps «en la partie la plus neuve, la plus moderne, la plus habile, mais aussi la moins convenable, la plus amorale et la plus drôle» de l’œuvre de Jean Giono.
Il est de tradition de diviser cette dernière en deux époques : la première serait celle de la grande communion de l’écrivain et de ses personnages avec la vie terrestre; la seconde, celle où l’auteur, «saturé de réalité» et lecteur ébloui de Stendhal, retrouverait les voies de l’imaginaire. Ces Chroniques constitueraient donc une troisième voie ? Disons plutôt qu’il n’est qu’un seul Giono, mais protéiforme, à facettes, se complaisant dans la prolifération des expériences narratives ; ces Chroniques romanesques constituant l’acmé d’une œuvre faite de grandes zones de lumière et de beaucoup de ténèbres. Prenons ses personnages : ils sont tous habités d’une immense jouissance sensorielle, adeptes voraces des nourritures terrestres, tous natifs d’une Provence dont Giono affirme que Shakespeare fut le seul à savoir la décrire. Prenons les «romans» de ce cycle, évidemment, inachevé, d’un Roi sans divertissement aux Âmes fortes, de L’Iris de Suse au Moulin de Pologne : ils ont tous pour cadre un Sud réinventé, hostile, dangereux, hanté par des personnages tous errants, vagabonds, bandits en cavale, tous armés, solitaires, inventifs, tous prédateurs.
Nous y sommes : chez Giono le pacifiste, le monde est un monde de haine, de jalousie, de soupçons, d’affrontements, un monde âpre et austère dans lequel le sang joue le premier. Il le confesse dans Deux cavaliers de l’orage : «Il faudrait voir un homme qui saigne et le montrer dans les foires. Le sang est le plus beau des théâtres».
A lire ces «romans américains», on comprend bien que cette légèreté n’est qu’apparente. L’aventure à laquelle il nous est demandé de participer est celle de l’écriture, énigmatique, problématique comme les personnages qui l’expriment. Porteur de l’allégresse de l’homme libre, Giono, désinvolte et profond, nous adresse en somme une suite intime d’autoportraits. Mireille Sacotte a raison, «narrateur et Artiste», il est partout, il se dédouble, se multiplie à l’infini. Ces Chroniques ce sont les siennes : celles d’une vie devenue matière romanesque.
Gérard de Cortanze











