Littérature

Les Instructions
Adam Levin
Dans Les Instructions, Adam Levin imagine un bréviaire illuminé d'un gamin de 11 ans qui se prend pour le messie.
Décidément, l’heure est aux histoires de messies dans la littérature anglo-saxonne. Après le Dave Rudman du Livre de Dave (Will Self) et le Ben Zion Avrohom du Dernier Testament (James Frey), voici Gurion Maccabee, le petit héros d’Adam Levin : un garçonnet de Chicago, surdoué, mégalomane et turbulent, qui lit la Torah depuis l’âge de 3 ans et qui croit être, peut-être, le sauveur du peuple d’Israël ! Saluées comme une prouesse exceptionnelle par la presse américaine lors de leur parution voici un an, Les Instructions font partie de ces cas limites qui désarment le jugement et dont on se demande s’ils relèvent du chef-d’oeuvre ou du gag littéraire. Une chose est sûre en tout cas : avec son exergue de Flann O’Brien, ses calligrammes en pagaille, ses notes envahissantes et ses dimensions aberrantes (plus de mille pages en caractères minuscules), Les Instructions s’inscrivent dans la lignée du postmodernisme américain et appellent inévitablement la comparaison avec l’ Infinite Jest de David Foster Wallace, figure tutélaire implicite mais incontestable - certains ont aussi invoqué les mânes de Mark Z. Danielewski, sans doute parce qu’Adam Levin a obtenu comme lui le prix Young Lions de la New York Public Library. Mais, à bien y regarder, c’est plutôt vers Don DeLillo, Salinger, et surtout Philip Roth, qu’Adam Levin multiplie les clins d’oeil, puisqu’il fait apparaître ce dernier comme personnage dans une conversation téléphonique avec Gurion ; on pense aussi à Extrêmement fort et incroyablement près de Jonathan Safran Foer, à cause de la voix du narrateur, et surtout à Une oeuvre déchirante d’un génie renversant, le premier roman de Dave Eggers, avec qui il a plus d’une chose en commun - le ton, l’originalité, la générosité, l’agaçante malice et la tendance humoristique à l’autocommentaire, jusqu’au narcissisme. Rien d’étonnant, du coup, à ce que Les Instructions aient été publiées aux États-Unis par McSweeney’s, la maison fondée par Dave Eggers... Mais venons-en à l’histoire, plus linéaire et facile à résumer qu’on pourrait le penser. Le roman raconte une semaine (novembre 2006) de la vie de Gurion dans sa nouvelle école, l’Aptakisic Junior High School de Chicago, où il a échoué après avoir été renvoyé de trois autres établissements judaïques de la ville. À Aptakisic, on l’intègre dans un programme spécial pour enfants difficiles, poétiquement baptisé « Cage ». Mais Gurion ne se calme pas pour autant : convaincu de son rôle de leader spirituel et politique depuis qu’il a assisté à une agression antisémite devant une synagogue, il s’ingénie à violer le code disciplinaire de l’école, à collectionner les colles et à galvaniser ses camarades juifs, qu’il veut rassembler en armée. Outre les armes artisanales dont il les dote (le « fusil à cents », un bricolage enfantin pour projeter des pièces d’un cent), il dispose d’un formidable outil de propagande : un texte intitulé « Les instructions », qu’il rédige lui-même et qu’il communique par mail à ses soldats en leur demandant d’enrôler à leur tour d’autres jeunes Juifs, jusqu’à la révolution, qui éclatera dans le gymnase d’Aptakisic au bout de huit cents pages...
Mais ce roman mérite-t-il vraiment qu’on aille jusque-là ? Lorsqu’il atteint enfin l’épilogue, le lecteur balance, perplexe : que de tunnels interminables, que de tics d’écriture, quelle monotonie dans les scènes de classe, et surtout quelle incapacité à faire court, le moindre dialogue, la moindre dispute s’étalant sur des pages entières... Mais aussi quel narrateur formidablement attachant que ce Gurion, fanfaron et hyperintelligent, et quelle fraîcheur, quel souffle dans cette saga scolaire et théologique où l’auteur ne s’interdit rien, prenant un malin plaisir à dépasser la mesure ! Le plus impressionnant, outre le traitement pour le moins original du thème du terrorisme et de l’engagement, tient dans l’arrière-fond biblique du roman, truffé de références à l’Écriture (jusqu’à en tirer une justification humoristique de son côté foutraque : « Dans la Torah, les événements décrits semblent décousus, difficiles à relier entre eux, rarement déclencheurs d’émotion, jusqu’à ce que vous vous astreigniez à une analyse sérieuse »), qui lui donne en définitive une allure de péplum préadolescent, comme si Cecil B. DeMille ressuscité avait filmé un teen-movie. On continue de se demander si la postérité regardera Les Instructions comme un authentique grand roman ou comme un brillant exploit de potache, mais sa verve torrentielle justifie qu’on s’y risque. Et qui dit que la frontière n’est pas poreuse entre les deux registres ?
Bernard Quiriny











