Littérature

Dictionnaire des littératures hispaniques. Espagne et Amérique latine
sous la direction de Jordi Bonells
Il ne fallait pas moins que ce volume considérable et ses judicieuses annexes pour explorer le vaste, divers, étonnant terreau hispanique, des origines européennes à la période coloniale, puis aux talents récents. La langue espagnole règne sur une vingtaine d’États d’Amérique dite latine. Des centaines de millions de « locuteurs » potentiels, oui ; mais beaucoup moins de « lecteurs »... Analphabétisme et pauvreté empêchent des dizaines de millions de personnes, dans chaque région, d’accéder à la culture.
L’édition peu soutenue, les censures politiques qui ont succédé à celles de l’Église, ou s’y sont associées, en Espagne hier comme trop souvent encore aujourd’hui outre-Atlantique, obèrent la liberté d’expression. Aussi l’étonnement viendra-t-il, pour qui n’est pas autrement familier de l’évolution des anciennes colonies de Madrid, de la richesse de la culture hispanique des Amériques. Le siècle dernier fut riche en talents (pardon pour les consacrés), là où personne ne les attendait : Rubén Darío (Nicaragua), Elvio Romero (Paraguay), Roberto Sosa (Honduras), Dulce María Loynaz (Cuba), les prosateurs Jorge Ibargüengoitia (Mexique), Carlos Gorostiza (Argentine), Juan Carlos Onetti (Uruguay)... Les auteurs plus contemporains ne sont pas moins nombreux, originaux, issus d’horizons tout aussi contrastés. Les élire était essentiel dans ce premier ouvrage couvrant l’histoire et la diversité fondamentale des littératures hispaniques, liant la redécouverte du passé et l’histoire récente, au plus près, sans perdre de vue la rigueur des choix.
La littérature espagnole de souche, que nous pensions mieux connaître, s’est abreuvée à bien des sources. Le premier article de l’ouvrage, « L’Abencérage », a trait à la naissance du roman « moresque » au xvie siècle. Le fureteur sera comblé de découvrir Paravicino, religieux lettré dont le Greco signa le portrait enfiévré ; le philosophe, de retrouver María Zambrano, décédée en 1991... Entrées dédiées aux oeuvres marquantes, aux liens thématiques : la poésie espagnole de siècle en siècle ; la « Génération 37 », les littératures « nationales », l’érasmisme en Espagne, la zarzuela , l’oralité, les cultures hébraïques ou le « boom » latino-américain, c’est-à-dire la découverte enthousiaste par les critiques du foisonnement de leurs nouveaux écrivains et de leur extrême originalité à partir des années 1960. Des influences séculaires ont nourri les hautes figures espagnoles. Lesquelles éclairèrent les premiers écrivains du champ colonial. Héritage imposé, diffusé avec son pesant bagage catholique sensuellement détourné par la religieuse Inés de la Cruz, ou parfois rejeté sans appel dans le sillage de la métropole. Les temps modernes y développent vite les écoles européennes, du symbolisme au surréalisme. Les liens avec la culture castellana , même distendus, demeurent. Comme une détestation entre inséparables. L’Espagne, il est vrai, s’endormait un peu, laminée économiquement et politiquement en 1898. Le réveil des années 1930 accompagne les grands mouvements culturels dont, en parallèle, de Mexico à Buenos Aires, aucun n’est ignoré. Cela était vrai, déjà, au xixe siècle, mais ne touchait alors qu’une élite privilégiée. D’où l’habitude qui va perdurer : faire des écrivains reconnus, lorsqu’ils ne sont pas en butte aux poursuites du pouvoir et contraints à l’exil, des ambassadeurs (Miguel Ángel Asturias, Jorge Carrera Andrade, Pablo Neruda...). Nous avions besoin de ce monument. Pour y frotter nos insuffisances, vérifier ce que nous croyions savoir, comprendre des littératures en devenir et - ce n’est pas le moindre bonheur dispensé par cette entreprise - s’y perdre pour y revenir sans fin. Preuve qu’un tel travail répond à notre attente. Il n’est pas de vraie culture sans plaisir.
Claude Michel Cluny











