Littérature

Tarantino
Jerome Charyn
« Il a créé un bavardage, un bruit de fond incessant qui refuse de se taire. » La phrase reproduite en quatrième de couverture donne le genre de l'essai que Jerome Charyn consacre à Quentin Tarantino : c'est l'hommage d'un écrivain à un autre. Non qu'il y ait comparaison entre les deux : Charyn ne parle pas de lui, sinon au titre de spectateur. Mais le Tarantino qu'il admire est bien le cinéaste chez qui « les mots acquièrent un pouvoir totémique, jusqu'à presque défier les images sur l'écran... ou les contrôler ». Voilà « l'aspect le plus révolutionnaire de son art ». À l'image d'un cynique, Charyn oppose avec force le portrait d'un « crypto-romancier » ou d'un wordsmith - un artisan des mots, ainsi qu'il plut un jour au cinéaste de se présenter. L'écrivain américain en analyse les monologues - ou riffs -, voit dans ses personnages des « gargouilles », faces de déments à jamais béantes. Il évoque les feutres rouges et noirs de Tarantino, ses pattes de mouche, son orthographe déplorable, ainsi que le carnet rituellement acquis à la veille d'entamer un scénario - et dont un exemplaire transite de film en film, pour qui a l'oeil.
L'écriture du cinéaste se devine aussi à travers la construction du livre. Charyn cite largement les articles de presse, emprunte le titre d'un chapitre au grand critique Manny Farber, ranime la querelle du postmoderne, invoque Roland Barthes, Thomas Pynchon... Il conjugue ainsi références hautes et basses, littérature et bande dessinée ; mais ce sont là autres choses que des béquilles. L'écrivain approche en effet son objet à l'américaine, le décomposant et le recomposant à travers un désordre d'ascendances inattendues : Mark Twain et Huck Finn, James Ellroy, Li'l Abner et Skinner, Lewis Carroll, Orson Welles, « l'ex-bossu de Notre-Dame » et même un certain Bandit des Anchois. Ce ne sont pas des comparaisons, ce sont des avatars du cinéaste - voire d'authentiques personnages conceptuels. Pourquoi d'ailleurs Connie, sa mère, a-t-elle choisi ce prénom, Quentin ? Héritage de William Faulkner ou de Burt Reynolds ? La méthode de Charyn répond à ce genre de question. L'écrivain a compris : rendre son juste renom à Tarantino exige de se jeter éperdument dans la sarabande des noms. Il faut nommer, dénommer et même surnommer le cinéaste et son oeuvre - comme on parle de surdétermination. C'est la seule manière d'entendre distinctement l'accent d'un art, grand en effet, qui abonde en sobriquets et en définitions, et dont les créatures sont pareilles à des blasons, à des « figurines ».
Charyn vénère Reservoir Dogs et Pulp Fiction - l'égal, selon lui, de Citizen Kane - mais est partagé sur Jackie Brown et Kill Bill . Son livre datant de 2006, il ne dit mot du merveilleux Boulevard de la mort ni a fortiori d' Inglourious Basterds, sorti le 19 août. Qu'importe : c'est avec son Tarantino en tête qu'on lira le scénario de ce dernier film, publié chez Robert Laffont. On y vérifiera que le cinéaste préfère les chapitres et les enchâssements de récits aux flash-backs, qu'il « sobriquette » à l'envi, bref : que cette comédie sur fond de nazisme est un autre « livre de coloriage rempli de mots ». D'un bonheur constant de lecture, le scénario d'Inglourious Basterds offre en outre des éléments que la version présentée à Cannes n'avait pas retenus : un thé savoureux à Boston, une copie de la Nouvelle Vague, des clins d'oeil (au sens propre) et un « charabitalien », anglais mâtiné d'italien improvisé par les bâtards, dont Tarantino reprend plaisamment, pour lui-même, les terminaisons en a. Ce pourrait être l'ultime totem : se laisser renommer par ses propres mots.
Emmanuel Burdeau











