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Queneau losophe | Jean-Pierre Martin | 2070131084

Littérature

Queneau losophe | Jean-Pierre Martin | 2070131084

On savait que Raymond Queneau avait été surréaliste, pataphysicien, oulipien ; on sait désormais qu'il fut aussi et surtout «losophe». C'est en soutenant un mémoire de maîtrise au parloir de la prison de Saint-Nazaire que Jean-Pierre Martin expose sa découverte : «pour tous les êtres désemparés qui ne trouvaient satisfaction dans aucun secteur repérable et délimité de l'art ou de la pensée», un espoir existe, la losophie, c'est-à-dire une manière à la fois grave et drolatique de se moquer de la philosophie sans jamais cesser d'être philosophe, une «forme de sagesse qui, n'étant ni tout à fait de la littérature ni tout à fait de la philosophie, jouissait du meilleur des deux». Or qui mieux que Queneau a su incarner cette discipline nouvelle ? Jean-Pierre Martin décide alors d'écrire à celui qui est l'un de ses écrivains fétiches, qu'il lit et relit avec délice depuis sa prime jeunesse, et l'auteur de Zazie dans le métro lui répond : ainsi commence une correspondance qui durera jusqu'à la mort de Queneau, et même après - correspondance dont il importe peu finalement de savoir si elle est vraie ou fausse. Ce texte est un exercice d'admiration et de gratitude : en lisant les ouvrages de Queneau, Jean-Pierre Martin a appris à se détacher du «tout-politique», de l'esprit de système, des discours péremptoires, de l'emphase du Poète inspiré, il a appris «à tenir bon dans la voie du gai désespoir», à rire d'un rire libérateur, à se méfier de tout ce qui embrigade et fige le langage et la pensée. Il y a décelé une oeuvre aussi novatrice que celles d'un Joyce ou d'un Céline, reconnue comme telle par la pointe de l'avant-garde littéraire du XXe siècle - qu'il s'agisse des amis Leiris ou Duras, ou encore de Barthes, de Blanchot, de Calvino ou de Robbe-Grillet. Dans ce cas, s'interroge-t-on, pourquoi un écrivain aussi génial a-t-il été à ce point sous-estimé ? Parce qu'il est amusant et pudique, alors qu'il est de bon ton qu'un grantécrivain soit sombre et dévoile de lourds secrets ; parce qu'il s'est tenu à l'écart des modes esthétiques et des engagements politiques ; parce qu'il se présentait comme un humble artisan disciple de Boileau et qu'il conserve de sa Normandie natale un côté taiseux et effacé, un provincialisme qui ne cadrait pas avec le monde des Lettres. Et même si on a peu à peu pris conscience de son importance - La Pléiade, notamment, est passée par là -, il reste encore assez méconnu.  Mais Queneau losophe est au moins autant un portrait de Queneau qu'un autoportrait de Jean-Pierre Martin : un jeu de miroirs plus ou moins déformants est ici mis en place, si bien que l'auteur ressemble parfois plus à Queneau que Queneau lui-même (à moins que ce ne soit l'inverse), qu'on ne sait pas toujours très bien si telle phrase est écrite par l'un ou par l'autre, et qu'ils s'éloignent amicalement l'un de l'autre d'une pirouette au moment précis où on croit les saisir et les confondre tous deux. À la fois biographie, autobiographie, traité (phi)losophique et critique littéraire, Queneau losophe est un kekchose jubilatoire et émouvant, une irrésistible invitation à lire et à relire Queneau - ainsi qu'un art de la lecture, ou comment une oeuvre littéraire peut métamorphoser son lecteur, à tel point que le lecteur devient l'auteur de l'oeuvre qui a changé sa vie.

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