Littérature

Ce qu'aimer veut dire
Mathieu Lindon
Avec Ce qu'aimer veut dire, Mathieu Lindon rend grâce à un double legs. Le premier hommage, évident, revient à Michel Foucault ; le second en découle, comme par ricochet, et fait apparaître la figure du père, Jérôme, illustre directeur des éditions de Minuit. Entre les deux, l'auteur trace sa trajectoire personnelle, presque accidentelle, en tout cas indissociable de celle des autres. « Je suis le héros d'un roman d'apprentissage perpétuel, de rééducation permanente », écrit-il. Le voilà miraculeusement embarqué dans l'air du temps. Il a 23 ans quand il rencontre Foucault. Après une adolescence passée à lire et à voir défiler les grands esprits de l'époque dans le salon familial - Samuel Beckett est juste « Sam » -, Mathieu Lindon découvre l'excitation d'une culture autre, transgressive, facile, légère. Dans l'appartement de Michel, rue de Vaugirard, on écoute Mahler sous LSD, on parle littérature, amours, on joue même au frisbee (en craignant quand même que le projectile heurte le Picasso accroché au mur). Il y a toute une bande de jeunes écrivains qui squatte ; Foucault ne les reçoit pas en philosophe, c'est un ami, un confident. Parmi eux, Hervé Guibert. En 1990 paraissait À l'ami qui ne m'a pas sauvé la vie (éd. Gallimard), où ce dernier évoquait la même période, les mêmes protagonistes, le même homme. Chez Hervé Guibert, Foucault s'appelait Muzil. Il existait dans sa chair, jusque dans les coulures de sang séché sur le crâne qu'il rasait chaque matin. Ici, au contraire, pas de description, peu de discours direct, surtout aucune agression. Foucault est une présence aveuglante, dont l'évidence exclut qu'on ait seulement à le présenter. S'il prend corps, c'est à travers son appartement, mise en espace d'un mode de vie, où l'on peut entrer et sortir à sa guise, sans rendre de comptes, juste en profitant. La rue de Vaugirard est « une drogue à soi tout seul ». L'écriture, enthousiaste, excessive, dit cette griserie continue. Au point qu'on croit un temps le Mathieu Lindon d'aujourd'hui toujours en plein trip. La descente vient avec la mort de Foucault : « Je croyais avoir accédé à quelque chose d'éternel et cet éternel s'est dérobé. Je croyais que c'était la vie et c'était la jeunesse. »
Par touches émerge un autre portrait, plus contrasté. Celui de Jérôme Lindon. Quand Michel Foucault a pour seul défaut d'être mort un jour, le texte insiste sur l'austérité de l'éditeur, son exigence, sa difficulté à dialoguer. « Mon père qui aimait tout maîtriser s'est flanqué dans une situation immaîtrisable en ayant des enfants. Choisir était son métier, sa fierté, son pouvoir et sa vie. Mais on ne choisit pas ses enfants. » Son père non plus. C'est là toute la différence avec un ami : « Mon père était un fait, Michel avait été une chance. » Les ramifications se rejoignent finalement autour de l'auteur lui-même, dans ce qu'il a reçu et gardé de ces deux hommes de lettres, désormais disparus. À commencer par sa bibliothèque personnelle, d'où il puise ses références et ses émotions. Toujours, il en appelle aux textes des autres pour nourrir le sien. Mathieu Lindon, dont c'est le dix-septième livre, est journaliste littéraire à Libération. Il ne peut s'empêcher de chroniquer. Ce qu'aimer veut dire s'ouvre ainsi sur le compte rendu d'une nouvelle de Willa Cather, où l'Américaine relate sa rencontre, dans un hôtel d'Aix-les-Bains, avec une vieille femme française. Un soir, en parlant avec elle, Willa Cather apprend que l'octogénaire n'est autre que la nièce de Gustave Flaubert, la « Caro » des Lettres à sa nièce Caroline. Comme Caroline, Mathieu Lindon connaît la chance et le poids d'une descendance ; comme Willa Cather, il vit le plaisir d'une « rencontre de fortune ». La chance, pour autant, n'est pas ce qui domine. Michel Foucault, Hervé Guibert, Jérôme Lindon. Il ne reste que des morts à chérir.
Thomas Stélandre











