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Logique de la création

Littérature

Logique de la création

Geoffroy de Lagasnerie

Geoffroy de Lagasnerie, jeune sociologue de 29 ans, chargé de cours à la Sorbonne, ne risque pas de se faire beaucoup d’amis au sein de son institution. Il conclut en effet sa Logique de la création, dans laquelle il s’interroge sur les conditions propices à l’innovation dans la pensée, par un chapitre intitulé sans ménagement : « L’Université contemporaine et la destruction de la vie intellectuelle ». Selon lui, la re-« professionnalisation » de l’Université, après la période d’expérimentations tous azimuts des années 1960-1970, aurait correspondu à un véritable « retour à l’ordre » et entraîné un assèchement radical de la créativité intellectuelle. Loin d’être ce champ béni d’une création libre car dégagée de toute logique économique célébrée par certains, l’Université serait devenue le lieu d’une recherche fonctionnarisée : d’une non-recherche, d’une « sous-vie intellectuelle », car travaillant, selon la fameuse distinction énoncée par l’historien des sciences américain Thomas Kuhn (1), dans le registre « cumulatif » et reproductif de la « science normale », et non dans celui, inventif, du renversement de paradigmes de la science révolutionnaire.

L’attaque est rude, mais, sous sa violence, est-elle aussi indue que cela ? Geoffroy de Lagasnerie part d’un constat que tout un chacun peut faire : alors qu’au temps de la French theory des Deleuze, Derrida, Braudel, Foucault, Bourdieu, Barthes, Lacan et consorts, la philosophie, la sociologie, l’histoire, la psychanalyse, etc., irriguaient les débats de société, ce qu’on appelle significativement aujourd’hui les « sciences humaines » a été ravalé à une spécialité pour spécialistes, qu’ignore ou dont se détourne le lecteur honnête homme d’aujourd’hui. En général, on donne pour clé de cette dégradation la domination sans partage d’une culture marchande, promouvant de simples produits idéologiques, et le rôle des médias.

L’auteur ne rejette pas cette façon de voir les choses, il la juge simplement incomplète. La question n’est en effet, selon lui, pas seulement une question de demande, mais d’offre : si les sciences humaines ne font plus débat, cela tient aussi au fait qu’elles ne « parlent plus » à la société et à ses membres. Alors qu’auparavant les oeuvres évoluaient de façon libre entre les disciplines, nous n’aurions plus le choix qu’entre des essais médiatiques au registre large, mais faibles, et des recherches pointues mais atemporelles et fermées. Geoffroy de Lagasnerie en prend pour preuve a contrario la façon dont se sont constitués quelques grands « auteurs » comme Lévi-Strauss et Foucault. Le premier a su s’inspirer de la linguistique saussurienne et de l’anthropologie américaine, sans oublier sa rencontre déterminante avec Breton et le surréalisme ; le second a su rompre avec la double tradition du marxisme et de la phénoménologie dans laquelle il était enferré, pour constituer son « propre contexte ».

Cette logique de décloisonnement, qui serait la véritable « attitude créatrice », se serait vue petit à petit détruite selon un processus fort paradoxal, puisque ce sont en partie les mêmes qui avaient contribué à « déconstruire » l’Université, Bourdieu et Derrida, qui ont poussé à son réenfermement dans des « disciplines » autarciques. Une évolution renforcée par la disparition des revues d’avant-garde, « trans-courants », et par la normalisation de ces lieux inventifs car marginaux que furent en leur temps la VIe section de l’École pratique des hautes études, dirigée par Braudel, ou l’université « expérimentale » de Vincennes. Si l’on ne peut qu’être globalement d’accord avec cette analyse, il y aurait beaucoup à reprendre dans le détail. Comme l’histoire de la philosophie le montre, la marginalité n’est pas plus la garantie d’une pensée innovante que l’institutionnalisation ne mène nécessairement au conformisme. Kant et Heidegger, pour se limiter à eux, ont passé toute leur vie dans l’institution sans que cela altère leur inventivité. Pas plus ne peut-on porter crédit à la « politisation de l’espace théorique », permettant, selon l’auteur, en « dramatisant les enjeux les plus abstraits », de donner à la pensée une force qu’elle n’aurait pas autrement. Pareille politisation a eu le plus souvent l’effet inverse ; et il faudrait en outre s’entendre sur le sens de ce terme, voire introduire une réflexion plus exigeante sur ce que serait l’« esprit du temps ». Mais, de nouveau, viendrait une autre interrogation : et si justement les grandes oeuvres n’étaient pas aussi celles qui refusent de se plier aux injonctions de leur époque, les oeuvres déconcertantes, « inactuelles » au sens de Nietzsche ? Où l’on perçoit la difficulté de poser les bases d’une « science des oeuvres » ou d’une « écologie des idées » appelées par Geoffroy de Lagasnerie. Comme si la vraie créativité gardait pour toujours une part d’imprévu, sinon d’énigme.

Patrice Bollon

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