Littérature

Leconte de Lisle ou la Passion du beau
Christophe Carrère
Leconte de Lisle (1818-1894) n’est plus qu’un nom dans les histoires littéraires, au chapitre « La poésie parnassienne ».
Étudie-t-on seulement encore au collège son poème le plus célèbre : « Midi, roi des étés... », que récitèrent des générations d’écoliers de la IIIe République ? L’auteur des Poèmes antiques, des Poèmes barbares et des Poèmes tragiques, sous-bibliothécaire du Sénat entré à l’Académie française à la fin de sa vie (il succéda à Victor Hugo), passe pour l’exemple d’un académisme poussiéreux. La généreuse biographie que lui consacre Christophe Carrère amènera-t-elle à reconsidérer ce jugement ? C’est fort probable.
Leconte de Lisle vécut la plus grande partie de sa vie dans la gêne, et déchaîna sans cesse haines et admirations violentes à parts égales. Il faut dire qu’il ne craignit pas de choquer : proclamer son athéisme au xixe siècle n’allait pas de soi. Le sien, farouche, se doublait d’un anticléricalisme viscéral et d’une ardente nostalgie pour le polythéisme antique. Issu d’une famille de planteurs de la Réunion, l’île de son adolescence évoquée avec nostalgie dans plusieurs de ses meilleurs poèmes, il prend parti, à Paris, pour l’abolition de l’esclavage et, de ce fait, se brouille avec son père, qui lui coupe les vivres. Il sera donc républicain, gravitant d’abord dans les cercles socialistes révolutionnaires. Mais Christophe Carrère montre les contradictions de ses convictions : républicain par principe, Leconte de Lisle a un tel mépris du peuple qu’on ne peut guère le dire démocrate. Et ses opinions ne l’empêchent pas, sous le second Empire, d’accepter en secret une pension de Napoléon III. La révélation de cette compromission, à la chute de l’Empire, fera scandale. En fait, seul l’art lui importe : Sartre, dans L’Idiot de la famille, lui règle son compte pour ce péché capital. Nous pouvons aujourd’hui le juger plus sereinement. Sa vraie gloire, il la doit aux jeunes poètes du Parnasse contemporain qui le choisissent pour maître. Et sa plus grande tristesse sera de voir François Coppée ou Sully Prudhomme, ses disciples, réussir plus vite et mieux que lui. Il se fige alors dans l’image intimidante d’un poète « impassible », voué au seul culte du Beau, refusant toute confession romantique. Mais le biographe, examinant une à une les passions malheureuses qui jalonnent sa vie, depuis son premier amour d’adolescence à la Réunion (une jeune fille morte en lui laissant une sourde culpabilité) jusqu’à sa « dernière illusion » (une très jeune veuve), parvient à montrer dans la statue nommée « Leconte de Lisle » un masque destiné à protéger « Charles », hypersensible, d’une extrême fragilité.
Ses poèmes historiques, d’une érudition pesante, font pâle figure à côté de La Légende des siècles. Seule son Antiquité grecque, même datée, est encore délicieuse pour qui en saisit l’esprit anticonformiste (comme ses traductions). Ses poèmes animaliers sont peut-être les plus séduisants : ce contemporain de Darwin est fasciné par la lutte pour la survie dont les fauves sont l’image. Sans nous convaincre de faire de Leconte de Lisle un égal méconnu de Baudelaire, Christophe Carrère nous donne envie de le relire.
Jean-Yves Masson











