Littérature

La Vie et rien d'autre
J. G. Ballard
Quelques mois après avoir découvert le cancer qui l’a emporté le 19 avril dernier, J. G. Ballard avait entrepris d’écrire ses mémoires : en moins de trois cents pages, il y retrace son parcours, depuis sa naissance dans le Shanghai de 1930 jusqu’aux années tranquilles dans son pavillon de Shepperton.
Ce qui frappe d’emblée dans ce petit volume à l’humour très British, c’est la part respective accordée par l’écrivain aux différentes phases de sa vie : tandis que l’enfance chinoise, l’internement au camp de Lunghua en 1943 et le retour déprimant dans une Angleterre en ruine occupent la moitié du texte, tout ce qui concerne les années 1970 à 2000, autrement dit sa période la plus féconde, est expédié en cinquante pages ; il n’y parle même d’aucun de ses romans, à l’exception de ceux qui ont connu un succès particulier (L’Empire du soleil et Crash !). On peut conjecturer que l’approche de la mort l’a empêché de s’attarder sur la seconde moitié du livre, mais cette différence de traitement est significative d’autre chose : elle montre en fait que, à partir de son installation comme écrivain professionnel, il ne s’est plus rien passé dans sa vie, ce qui confirme la légende d’un Ballard à l’existence paisible et casanière. Lui-même l’explique avec franchise : son épouse Mary étant morte en 1963, il a élevé seul leurs trois enfants, organisant son travail en fonction des horaires de l’école et des repas familiaux. Cette vie monacale, répétitive et heureuse, tout en le tenant à l’écart des mondanités, a largement favorisé sa productivité : « Mes enfants occupaient le centre de mon existence, entourés par l’écriture. Les quelques heures qui séparaient le repassage d’une cravate, le service de la saucisse-purée et l’heure de Blue Peter représentaient une nouvelle ou un chapitre de roman. Mon allié le plus fidèle était la poussette du vestibule. » C’est cette image d’un Ballard attentif et paternel qui domine le texte et le rend particulièrement émouvant. Malgré des informations intéressantes sur l’oeuvre (la découverte de Freud et des surréalistes, l’importance de ses études d’anatomie, le paysage de la S.-F. après guerre...) et quelques portraits bien sentis, La Vie et rien d’autre, conformément à son titre, n’est pas une analyse littéraire mais une sorte d’histoire intime du xxe siècle et, surtout, la confession touchante d’un père de famille britannique.
Bernard Quiriny











