Littérature

Louvière
Alain Galan
Une « chirurgie majeure, large » avec « mandibulectomie sub-totale antérieure et latérale » : l'expression est barbare, et la réalité qu'elle désigne aussi. En 1976, on découvre au narrateur une tumeur du maxillaire qui ronge sa mandibule. Trois opérations s'ensuivent sur dix ans, avec leurs conséquences - notamment l'impossibilité de rien mâcher pendant des semaines. En 2004, la tumeur se réveille et menace d'évoluer jusqu'au crâne. Seule issue : une opération de grande ampleur (dix heures), qualifiée de « délabrante » (on appréciera la franchise du vocabulaire médical) et suivie d'une reconstruction du menton à partir de dix-huit centimètres d'os prélevés sur le péroné, le tout assorti d'un système de broches. Louvière (le terme désigne la tanière du loup ou un manteau de peaux de bêtes) raconte non pas l'opération mais les mois de convalescence qui suivent. Méconnaissable (« le masque de mon ancien visage n'est plus qu'une peau tuméfiée et meurtrie »), le narrateur ne peut ni bouger la tête ni parler, et doit réapprendre la déglutition et la formation des sons. Mais, au lieu de penser sa situation comme une déshumanisation (la destruction du visage), il y voit un resurgissement étrange de l'animalité originelle (la mâchoire comme une gueule, la dent meurtrière, les aliments lapés), et se trouve une proximité troublante avec le loup... D'un récit de maladie, Alain Galan fait une méditation saisissante sur l'humanité et l'animalité, mélangeant rapports chirurgicaux, images chocs à la Cronenberg (le thème du monstre, de la chair déréglée - la gencive reconstruite à partir de peau de cuisse, des poils lui poussent dans la bouche), mythe du loup et légendes rurales, le tout dans un style classique, sobre, élégant. Un petit livre troublant, qu'on ne voudrait pas amputer d'un mot.











