Littérature

Kracauer. Le Chiffonier mélancolique | Olivier Agard | 2271068142
Devenir un piéton des perceptions et des savoirs, passer en permanence du trottoir de l'esthétique à celui de la philosophie ou de la sociologie, faire penduler ses yeux entre le caniveau et le sommet des tours : dans l'Allemagne des années 1920, plusieurs hommes furent possédés par cette volonté de saisir la culture de masse citadine, de comprendre ce qui arrivait quand bien même on sentait que le point de non-retour était passé. Walter Benjamin est le plus célèbre de ces piétons. Siegfried Kracauer (1889-1966) a lui longtemps été mésestimé et peu traduit en français. Cette lacune se comble peu à peu : l'an passé avec son recueil L'Ornement de la masse (éd. La Découverte), aujourd'hui avec la traduction de sa Théorie du film, ainsi qu'une monographie retraçant son parcours. L'étude d'Olivier Agard, strictement chronologique, manquant de relief et de chair, est néanmoins informée et quadrille le réseau de références avec lesquelles Kracauer a bataillé. L'homme est à l'origine un chroniqueur de presse - selon lui, l'espace le plus adapté pour décrire l'abstraction grandissante à laquelle l'industrie culturelle soumet la quotidienneté. Architecte de formation - il n'aura conçu qu'une usine et un cimetière -, Kracauer ramène d'abord cette géométrie ambiante à un nouvel ésotérisme, sur le mode de la gnose ou de la kabbale : son essai Le Roman policier conçoit ce genre comme une « théologie négative ». Kracauer privilégie toutefois vite la collecte des faits. Il s'agit moins de les vitrifier sous une seule interprétation que de leur faire exprimer un jus de sens, par le biais de leur montage - méthode partagée avec Benjamin. Les Employés sont ainsi un tableau composite, mêlant éclats de reportages et fragments sociographiques. Ce que Kracauer nomme « la construction dans le matériau » : délicat troisième terme entre immersion empirique et production d'hypothèses. Privés de sous-titres idéologiques, ses collègues ne parviennent pas à le situer : journaliste ? écrivain ? scientifique ? conservateur ? marxiste ? esthète ? sociologue ? Lui appelle à être attentif aux « petits signaux », aux déchets occultés, aux zones périurbaines.
Au lendemain de l'accession des nazis au pouvoir, l'influent chroniqueur juif est licencié de son journal. Il s'exile, fait escale en France et au Portugal, avant de rallier New York. Publie notamment un Jacques Offenbach, présenté comme l'envers lumineux de la farce noire du second Empire - allusion à celle du nazisme, qu'il analysera sans pincettes dans De Caligari à Hitler. La guerre passée, il reste aux États-Unis, sans statut fixe. C'est en anglais qu'il publiera en 1960 sa Théorie du film, amorcée dès 1940. L'ouvrage paraît alors désuet, étrangement normatif. Kracauer y défend le réalisme fondamental du cinéma, dont l'oeil mécanique permet de révéler des aspects de la matérialité que nous ne pouvons ou voulons percevoir - ce qu'il appelle « l'estrangement ». Position fort justifiée mais qui a déjà été depuis longtemps formulée, notamment par le Français André Bazin. L'ensemble est pourtant émouvant car se laisse entrevoir entre les lignes un Kracauer lessivé, sinon désespéré. En épilogue, il estime que le cinéma est l'art de danser avec Méduse, qu'il ne doit pas éluder l'horreur, qu'elle y est même essentielle. Et puis, cette phrase, au début, évoquant son premier souvenir de cinéma, un plan sur une flaque d'eau reflétant une rue : «À un moment, un souffle de vent fit bouger les ombres, et les façades avec le ciel au-dessous d'elles se sont mises à ondoyer. Le monde d'en haut qui tremblait dans la flaque sale : cette image ne m'a plus jamais quitté.» Voilà bien une théorie du cinéma.











