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The Best of Myles

Littérature

The Best of Myles

Flann O'Brien

Dans les années 1940, l'Irlandais Flann O’Brien – à droite sur la photo – tenait une chronique au quotidien The Irish Times signée Myles, un double capable de toutes les affabulations.

Voici un cas au sein des lettres anglo-saxonnes, un écrivain dont les admirateurs partagent le nom comme un signe de reconnaissance : Flann O’Brien (1911-1966, de son vrai nom Brian O’Nolan), romancier, chroniqueur, figure des pubs dublinois et du Panthéon de la littérature irlandaise. En dépit de sa réputation de joyeux drille, l’auteur est très apprécié par les théoriciens du postmodernisme, qui le présentent comme un continuateur de Joyce ou comme une illustration du formalisme de Chklovski et du déconstructionnisme derridien, à cause de ses audaces formelles et de ses jeux sur la frontière entre oeuvre et auteur. On se demande ce qu’il aurait pensé de ces analyses savantes, lui qui pestait contre la subtilité des universitaires et reprochait aux chercheurs joyciens d’avoir compliqué Ulysse, ce grand roman comique...

C’est tout le paradoxe d’O’Brien : d’un côté, l’auteur d’At Swim-Two-Birds est un écrivain créatif et avant-gardiste, cité dans les manuels de narratologie ; de l’autre, il est un humoriste caractériel et débonnaire, brillant inventeur d’absurdités, amateur de théories farfelues et chroniqueur intarissable lu chaque matin par des milliers d’Irlandais enthousiastes. À partir de 1940, Flann tient en effet la rubrique «Cruiscín Lán» («La Petite Cruche pleine») dans The Irish Times, grand quotidien libéral, sous les pseudonymes d’An Broc («Le Blaireau»), puis Myles na gCopaleen («Myles des petits chevaux»). D’abord publiée deux ou trois fois par semaine, cette colonne de mille mots placée à côté de l’éditorial rencontre un tel succès qu’elle devient quasi quotidienne, écrite tantôt en anglais, tantôt en gaélique - la langue maternelle de Flann, qui fait partie des rares Irlandais à la parler couramment. D’un jour à l’autre, Flann/Myles se construit ainsi un personnage, invente des situations récurrentes, crée des séries et des anti-héros qui forment un petit univers familier, absurde, acide et sarcastique; pontifiant, professoral, fumiste et fanfaron, Myles devient un écrivain autonome, mythe journalistique distinct de son créateur, comme un double capable de toutes les affabulations (il prétend avoir appris son métier à G. B. Shaw, avoir découragé Truman d’annexer la Russie, etc.), farceur et plein de verve.

Si beaucoup de ses articles traitent de la vie dublinoise et font référence à des personnalités locales, comme dans ses attaques à répétition contre le maire, ceux qui ont été retenus dans The Best of Myles ont une dimension universelle et prouvent à chaque paragraphe le génie comique de notre auteur. Infatigable, Myles invente des métiers bizarres (des manieurs de livres, pour user les livres de votre bibliothèque et faire croire que vous les avez lus), narre les méfaits d’une secte de ventriloques, publie des ouvrages rares (un choix de lettres de Manet, «édition limitée à vingt-cinq exemplaires sur vélin de foie de porc fumé à la vapeur») et peste contre l’univers entier, en cognant équitablement sur le «bon peuple d’Irlande» et sur l’intelligentsia, avec ses «jeunes couillons à face de lune qui lisent Proust». Parmi ses cibles favorites, il faut citer la bureaucratie, qu’il connaît par coeur grâce à son travail de fonctionnaire au ministère de l’Administration locale. C’est le sujet de Faustus Kelly , une pièce jouée durant quelques jours à l’Abbey Theatre en 1943, où il revisite le mythe de Faust (un candidat au Parlement pactise avec le diable afin de s’assurer d’être élu) pour critiquer l’incompétence et la malhonnêteté de la classe politique. La pièce fera un flop, ce qui n’empêchera pas Flann d’y rester attaché et d’attribuer son insuccès aux manoeuvres du gouvernement pour le faire taire. Gouvernement qui finira par se passer de ses services, gêné par ses articles et fatigué par les absences d’un agent qui passe plus de temps au Palace Bar qu’à son bureau. Flann O’Brien mourra d’ailleurs prématurément de ses excès de boisson, laissant l’une des oeuvres les plus drôles et inventives de la littérature anglo-saxonne, sur les brisées d’un Joyce dont, admiratif et parricide, il exorcise l’influence en le transformant en personnage dans ses livres, avec insolence et bonhomie. «C’est beau de se payer la tête des gens, observe son alter ego, Myles na gCopaleen. Mais il faut le faire en douceur.»

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