Littérature

En un monde parfait
Laura Kasischke
Pour son septième roman, l'Américaine Laura Kasischke publie un conte sur la fin du monde. Située dans un futur proche aux Etats-Unis, cette parodie de romance met en scène le désenchantement d'une trentenaire dans un pays ravagé par la guerre et une mystérieuse épidémie. Il y a quelque chose de roussi au royaume du roman. Un goût pour le désastre. Une tendance alarmiste. Un doux parfum d'apocalypse. Cet automne, le spectre s'étale de Virginie Despentes à Blandine Le Callet, Will Self et son Livre de Dave (éd. de L'Olivier) ou Marcel Theroux, dont les visions crépusculaires d' Au nord du monde (éd. Plon) évoquent La Route de Cormac McCarthy. Combien d'images de chaos, de dérives totalitaires, de catastrophes écologiques ou nucléaires ! Qu'on ne s'y trompe pas : si le roman occidental fait le pari de la dystopie, c'est avant tout qu'il reflète un certain nombre de hantises face au désordre du monde. Un monde où l'idée de guerre, de pandémie ou d'errance climatique a tant imprégné l'inconscient collectif que le pire ne relève plus de l'éventualité mais de la certitude. Un monde où les contes de fées ne s'ouvrent plus par « Il était une fois » mais par « Si vous lisez ceci, vous mourrez ». Tels sont les premiers mots d' En un monde parfait, le septième roman de Laura Kasischke.
Depuis La Vie devant ses yeux ou À moi pour toujours, on sait le talent de la romancière et poétesse américaine pour fissurer le cadre supposément idyllique de la middle class, subvertir ses clichés de série télé et suggérer - au gré d'images troublantes, de rêveries inquiétantes ou de détails savamment distillés - la violence archétypale qui s'y tapit et ne demande qu'à surgir. Qui s'étonnera dès lors qu'elle ait choisi le canevas du conte pour ce roman de fin du monde? Un conte sous le signe d'Andersen qu'elle cite en exergue et que son héroïne, Jiselle, hantée par une figurine de Petite Sirène, ne cessera de lire à voix haute tout au long du roman. Un conte qu'elle s'amuse à nourrir de lieux communs, depuis le soulier de Cendrillon jusqu'au sommeil de la Belle au Bois Dormant, la pomme de Blanche Neige ou les trois lits de Boucle d'Or transposés dans une maison de rondins au fin fond du Wisconsin. Un conte dont elle bouscule volontiers les codes, enfin, offrant à son hôtesse de l'air aux faux airs de princesse un chevalier volage, un rôle de ménagère et un masque de marâtre. En un monde parfait, c'est l'eau de rose qui tourne au vinaigre. D'autant que cette parodie de romance pastorale se déploie dans un futur proche où l'Amérique est dévastée par la guerre, détestée au-delà de ses frontières et décimée par cette mystérieuse « zoonose hémorragique » ou grippe de Phoenix qui n'est pas sans rappeler une certaine peste aviaire De cette guigne qui ne cesse de s'accroître au fil de saisons de plus en plus déréglées, on ne saura presque rien. Laura Kasischke préfère se concentrer, non sans une certaine méchanceté, sur tous les à-côtés. Outre la mort de Britney Spears et l'exil de Jodie Foster « dans un coin reculé du Canada », elle décrypte un à un les signes de la décadence d'une civilisation : le retour aux vieilles traditions, le vent de folie qui frappe les honnêtes gens, l'excitation malsaine qui les pousse par exemple à s'attifer de masques chirurgicaux décorés d'un nez rouge. Et si l'effet de réel lorgne souvent vers la satire, il s'agit surtout d'observer, à coups de détails troublants, la peur qui se mue peu à peu en panique, depuis la rétention d'information jusqu'à l'hystérie collective et son cortège de rumeurs ou de superstitions, comme si le pire se nichait avant tout dans l'imagination. Dans ce roman où l'on écoute aux portes, l'on épie ses voisins, l'on jette plus qu'un oeil dans le journal de chacun, la suspicion est reine. Ici, le moindre tableau idyllique est brisé par le hurlement d'un enfant, le cri strident d'un animal ou ce drôle de tintement qui résonne dans la tête. Pis, la moindre description se nimbe d'inquiétante étrangeté : les vieilles photos « se recroquevillent en chauves-souris noires » et la pendule « tictaque comme une petite bombe qui aurait été cachée ».
C'est dans ce théâtre paranoïaque que se joue le drame intime d'une femme, Jiselle, dont le nom, suivant l'interprétation de chacun, évoque la princesse, l'otage ou le serment. Un trouble onomastique qui dessine, en creux, toute une destinée romanesque. Celle d'une rêveuse dont le prince charmant se révèle paternaliste à souhait, menteur à ses heures et bien décidé à faire d'elle la gouvernante de ses enfants. Une femme libre qui doit se résoudre à la prison dorée des anges du foyer, à l'instar de la Jane Eyre de Charlotte Brontë. Bref, une ingénue qui ne trouvera son salut que dans l'épreuve et la constance. S'il faut une morale à tout conte de fées, Laura Kasischke semble prôner celle du sacrifice pour mieux sacraliser l'amour maternel et les valeurs familiales. On dirait qu'elle épuise l'imagerie victorienne, au point que sa Jiselle rêve d'une porte à sa chambre à défaut d'une « chambre à soi ». Mais il faut se méfier des réseaux d'images qui hantent En un monde parfait car ils sont autant de chimères ou de talismans auxquels Jiselle s'accroche. Ainsi de l'idéal de perfection que promet le titre, qui revient comme un refrain et finit par perdre tout son sens. « Une maison parfaite », où règne le fantôme de la femme d'avant ? « Un couple parfait », qui ne se voit presque jamais ? Tel « enfant parfait », à qui on a dû raser le crâne, telle « famille parfaite », où personne ne se parle ? Et que faire de ce « monde parfait » dont on sait dès la première ligne qu'il court à la catastrophe ?
Après tout, c'est au gré des rêveries de Jiselle que l'on perçoit son triste destin, au hasard d'une vieille photo, d'un souvenir rose bonbon ou d'une courtepointe confectionnée à partir des robes qu'elle a portées. Chez Laura Kasischke, malgré l'usage de la troisième personne, tout est filtré ou déformé par le prisme d'un personnage de papier. Sans crier gare, on s'immisce dans le conte, on fait des «rêves dans le rêve», on «imagine» que l'autre «imagine». C'est à se demander si tout n'est pas rêve éveillé. Cette procession de lanternes pour apaiser les dieux, ces lâchers de ballons blancs en hommage à chaque victime de la grippe, ces avions dans le ciel qui préservent l'espoir d'une improbable rédemption. Autant de motifs obsessionnels qui semblent inventés de toutes pièces pour maquiller l'insoutenable. Et si, la fin du roman approchant, Jiselle est émerveillée par la sagesse d'un vers de William Blake, c'est qu'il ne reste plus que le détour du langage poétique pour dire le beau et le meilleur. Plus encore qu'un conte de fées, En un monde parfait est un livre d'images.
Augustin Trapenard











