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Le Testament de Melville, Penser le bien et le mal avec Billy Budd

Littérature

Le Testament de Melville, Penser le bien et le mal avec Billy Budd

Olivier Rey

Olivier Rey voit dans Billy Budd de Melville l’expression du bouleversement que provoque le «scandale de la beauté» et de l'innocence.

Les dernières années de sa vie, Herman Melville (1819-1891), alors quasi tombé dans l’oubli, travailla à une longue nouvelle, qui ne fut publiée que trente-trois ans après sa mort, Billy Budd, marin (1). Ce texte hanté, entrecoupé de subtiles considérations philosophiques, narre le destin tragique du jeune mousse d’un navire marchand anglais, enrôlé, en mer, par un bâtiment militaire en 1797, lors du conflit entre la Grande-Bretagne et la France révolutionnaire.

Parce qu’il est d’une beauté surhumaine, et innocent, Billy devient la mascotte de la frégate. Fasciné, le commandant du navire, le capitaine Vere, ne cesse de l’observer à la dérobée. Mais le second, le capitaine d’armes Claggart, vouant une haine irraisonnée à Billy, le pousse en vain à se rebeller, puis le dénonce comme mutin au capitaine, qui convoque les deux hommes. Révolté par ses insinuations, Billy tue Claggart d’un coup de poing. Bien qu’il soit convaincu de son innocence, Vere convoque une cour martiale, qui prononce la condamnation à mort. Billy est pendu à la grand-vergue. Vere meurt un peu plus tard en murmurant son nom, tandis que les marins gardent sur eux un morceau de la vergue, devenue à leurs yeux aussi sacrée que la croix sur laquelle a expiré le Christ...

Comme le sombre capitaine Achab dominé par l’hybris de son désir de vengeance et l’énigmatique scribe Bartleby qui «préfère ne pas», Billy Budd est devenu un des personnages les plus commentés de l’oeuvre de Melville. Dans ce conte dont l’indéniable atmosphère homosexuelle rappelle celle du Querelle de Genet, certains ont vu une symbolisation de la lutte des diverses «instances» freudiennes de la personnalité - Billy matérialisant le ça des pulsions, Claggart, le surmoi de Vere, et la décision prise par ce dernier reconstituant son moi. De son côté, Hannah Arendt s’en est servi, dans son Essai sur la révolution (2), comme d’une réflexion sur ce qui sépare les révolutions américaine et française, la première, réaliste et progressive donc positive, la seconde menant à la Terreur car faite au nom d’un «Bien» abstrait impératif, dissolvant les structures morales de la société française.

Sans rejeter ces interprétations mais en y voyant des sortes de «tests de Rorschach où ce qui compte est moins le texte que la personnalité du lecteur qui se projette sur lui», Olivier Rey reprend le travail, dans un bel et dense essai à la langue précise et soigneuse. S’appuyant sur une connaissance approfondie de l’oeuvre et de son contexte, il voit dans Billy Budd une évocation des conflits intérieurs vécus par le beau-père de Melville, Lemuel Shaw, juge progressiste mais attaché à la légalité républicaine, au point de faire passer le respect de certaines lois ségrégationnistes avant ses propres convictions antiracistes. C’est tout le débat de la phrase de Goethe affirmant préférer une injustice à un désordre. De fait, Olivier Rey cerne bien les termes de l’alternative. Faut-il privilégier une «éthique de la responsabilité, où le premier devoir est de se soucier des conséquences de ses actes», ou bien une «éthique de la conviction, où l’action doit se conformer à des principes avec lesquels rien ne permet de transiger» ? Mais il ne lui apporte pas de conclusion franche. Son interprétation se concentre plutôt sur la dimension esthétique de la nouvelle. Traçant un parallèle avec les thèmes de La Mer de la fertilité de Mishima (3), il voit dans Billy Budd l’expression du bouleversement que provoque le «scandale de la beauté», qu’aucun pouvoir ne saurait s’approprier sans déchoir - le sacrifice du Beau Marin jouant alors pour ces pouvoirs le rôle d’un «exorcisme» d’une vie supérieure à jamais hors de leur atteinte. Selon Olivier Rey, on tiendrait là le ressort de toute création littéraire, marquée par la profanation. La thèse est puissante mais un tantinet circulaire - comme si le propos de l’oeuvre résidait dans l’oeuvre elle-même.

Le livre refermé, on ne peut s’empêcher de regretter que l’auteur n’ait pas plus creusé sa première hypothèse, sur l’opposition entre une morale conçue comme loi universelle et les effets de son application selon les circonstances - ce qui soulève la question de savoir comment « contextualiser » des normes éthiques. Mais, après tout, ce manque ouvre à d’autres commentaires de Billy Budd...

Patrice Bollon

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