Littérature

La Responsabilité de l'écrivain
Gisèle Sapiro
Le talent excuse-t-il les partis pris polémiques ? Le génie d'une plume est-il au contraire un facteur qui accroît sa puissance symbolique et le rend particulièrement responsable ? Autant de questions que Gisèle Sapiro met très utilement en perspective dans un essai imposant d'érudition, qui est à la fois une histoire de la liberté d'expression et de la morale publique et une analyse sociologique de la représentation des écrivains. L'exclusion de Céline des célébrations nationales décidée par le ministre de la Culture aura eu au moins l'intérêt d'exprimer de nouveau combien la question de la responsabilité de l'écrivain reste problématique. Étonnamment, la façon dont a été traitée l'affaire Céline est en grande partie comparable à la manière dont littérature, morale et esthétique se sont opposées depuis le XIXe siècle. Le talent excuse-t-il les partis pris polémiques ? Le génie d'une plume est-il au contraire un facteur qui accroît sa puissance symbolique et le rend particulièrement responsable ? Autant de questions que Gisèle Sapiro met très utilement en perspective dans un essai imposant d'érudition, qui est à la fois une histoire de la liberté d'expression et de la morale publique et une analyse sociologique de la représentation des écrivains.
Directrice de recherche au CNRS, sociologue et historienne de la littérature, Gisèle Sapiro avait consacré une importante étude sur La Guerre des écrivains. 1940-1953 (Fayard, 1999). Elle y analysait la façon dont le champ littéraire avait continué à fonctionner sur ses règles propres pendant la guerre, laissant la place à différentes positions esthétiques et éthiques, principalement ordonnées autour de la question de la responsabilité. Ce nouveau livre élargit donc le spectre et étudie la responsabilité de l'écrivain en remontant au début du XIXe siècle. «Je suis tombé par terre/C'est la faute à Voltaire», chante Gavroche dans Les Misérables. Victor Hugo exprime en chanson ce qui reste central dans l'imaginaire français jusqu'au XXe siècle : la croyance dans le pouvoir des mots et la conviction d'une responsabilité majeure des hommes de lettres dans les événements révolutionnaires. À retrzpartir de la Révolution, la massification progressive de l'enseignement, l'alphabétisation et les lois successives réglant la liberté de la presse vont augmenter encore leur pouvoir aux yeux de la société.
Cependant, et c'est l'un des fondements théoriques essentiels de l'essai de Gisèle Sapiro, qui reprend l'analyse de Pierre Bourdieu dans Les Règles de l'art, le champ littéraire à partir du XIXe siècle s'autonomise peu à peu, devient indépendant des pouvoirs politique, religieux, économique. Tandis que leur responsabilité devient subjective, les écrivains tâchent de dissocier la littérature de la morale et de la politique. Pour exprimer ce conflit entre autonomie littéraire et morale, Gisèle Sapiro utilise un matériau très riche : celui des procès d'écrivains. C'est dans les cours de justice qu'apparaissent souvent le plus clairement les limites de ce qui est considéré comme représentable et acceptable socialement. Mais l'essayiste ne se contente pas de reprendre l'histoire des scandales célèbres, du procès du pamphlétaire Paul-Louis Courier sous la Restauration à ceux des écrivains collaborateurs en passant par ceux de Flaubert, de Baudelaire ou de Descaves. Elle les analyse avec ses outils de sociologue, interroge les stratégies parfois contradictoires de défense et d'accusation, et les éléments de permanence de cette période longue. Il est fort intéressant d'observer l'évolution dans les motifs de mise en cause des écrivains : l'accusation d'outrage religieux sous la Restauration se laïcise en outrage des moeurs sous la monarchie de Juillet, puis laisse la place aux atteintes à l'intérêt de la nation à partir de la IIIe République. Ce lien entre littérature et nation se réaffirme comme central à la Libération, lorsque des écrivains sont accusés de trahison et d'intelligence avec l'ennemi.
Gisèle Sapiro analyse alors la façon dont s'opposent dans cette période la logique du «droit à l'erreur» défendu par Paulhan et la théorie de l'engagement sartrien, sans doute «l'expression la plus aboutie de la conception subjective de la responsabilité de l'écrivain». Et, après Sartre, qu'en est-il ? L'épilogue rappelle combien les questions d'outrage aux moeurs et de responsabilité de la forme demeurent vives. Au moment de conclure, Gisèle Sapiro évoque aussi Barthes et sa belle idée d'une responsabilité de l'écrivain qui se transfère dans le lecteur, et «dans ce lecteur idéal qu'est le critique». Il resterait ainsi à écrire une histoire de la responsabilité du lecteur.
Victor Pouchet











