Littérature

Paradoxes et problèmes | John Donne | 2844853684
Les paradoxes de John Donne, associés à ses «problèmes», ne forment pas seulement un livre qui fait rire : ensemble, ils constituent un merveilleux diamant à facettes, à travers lequel le monde apparaît déconstruit, à l'envers.
Contre Lucrèce, le poète soutient que «tout se tue» ; contre les stoïciens, il affirme que «la nature est le pire de nos guides» ; contre les nostalgiques de la jeunesse, il démontre que «les hommes vieux sont plus fantasques que les jeunes» - et même que, calvitie aidant, les vieux peuvent défier leurs cadets en termes d'originalité capillaire ! Certaines pirouettes incitent le poète à se mettre en scène, dans une démonstration performative. «Qui peut lire ce paradoxe qu'il ne me pense plus fantasque que j'étais hier quand je ne pensais pas ainsi ?» Plus son point de départ est intenable, plus facilement John Donne semble retomber sur ses pattes. Avec une bonne humeur qui n'a d'égale que sa virtuosité, le poète prédicateur reprend ainsi des exercices d'école qu'il détourne, moins par esprit de dérision que par désir de découverte. Le poète « métaphysique » aux sonnets vaporeux a toujours truffé ses textes prédicatifs de paradoxes, afin de conduire la raison de ses auditeurs jusqu'à un point de rupture, non pas (comme Pascal) pour faire verser l'esprit dans la foi, mais pour que la raison, trempée dans l'impossible, en sorte revivifiée. Ici, la parodie est le moyen d'explorer des nouveautés d'une modernité inouïe. On découvre ainsi un éloge du maquillage aussi vibrant que celui de Baudelaire, écrit avec un plaisir palpable, source d'inspiration pour des arguments d'une originalité renversante. À l'adversaire des artifices, il crie : « Idiot, que seule rend heureux l'ignorance. Les étoiles, le soleil, le ciel que tu admires sont hélas sans couleur, mais beaux de sembler colorés. » Toute la dioptrique cartésienne est à l'arrière de l'argument, qui met en valeur un art et un plaisir de séduire qui n'ont pas faibli depuis Ovide - tant dans la rhétorique que dans le maquillage ! Que peut l'esprit devant une fantaisie si rigoureusement déraisonnable ?
Pierre Alferi, en le traduisant, a respecté certains archaïsmes sans pour autant verser dans le folklore : tout le tact du poète traducteur est au service de son aîné. Dans les «Problèmes», dont les exposés sont plus brefs et plus cinglants, il a su préserver les formules chocs. «Pourquoi ne meurt-on plus d'amour?», «Pourquoi les bâtards ont-ils meilleure fortune ?», ou bien : «Pourquoi les femmes aiment-elles les plumes?» Orgie de finesse et d'intelligence, feu d'artifice de beauté et de rire : philosophie et poésie, tendrement enlacées, chantent ivres d'elles-mêmes.











