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La Ballade de Lila K

Littérature

La Ballade de Lila K

Blandine Le Callet

En France, la science-fiction connaît un curieux phénomène. Hier, reine des littératures de l'imaginaire, elle semble aujourd'hui supplantée sur son terrain par la fantasy. Mais renaît, surtout en cette rentrée, là où on ne l'attendait guère : dans la fiction pure. À preuve, Blandine Le Callet chipe dans le génome de la SF les éléments de sa nouvelle chimère romanesque. Rien ne semblait pourtant prédisposer la romancière à céder aux charmes du futur. Son premier roman, Une pièce montée, démembrement jouissif d'un mariage bourgeois à travers quelques-uns de ses protagonistes, paraissait au contraire la destiner à analyser le présent de nos travers, et à devenir une des meilleures satiristes sociales ou, à tout le moins, une spécialiste du roman familial. Au lieu de cela, cette universitaire travaillant sur les monstres de l'Antiquité a choisi la fuite vers un sous-genre du genre : la dystopie futuriste. Fini les notes acides et les saveurs rouées d' Une pièce montée. Bienvenue au style froid, laconique - et très addictif - de La Ballade de Lila K, qui traduit autant le dénuement psychologique de l'héroïne éponyme que la dureté de son monde. Le début, qui sonne comme du Zola d'anticipation, donne le ton : bébé, Lila K est arrachée à sa mère et enfermée dans un centre éducatif carcéral, où elle bénéficie des conseils d'un psychologue éclairé. Durant son incarcération, puis plus tard, quand, libérée, elle s'efforce de remonter jusqu'à son origine, elle côtoie d'autres mentors, plus ou moins soumis au régime de ce monde futuriste, dont les contours se précisent à mesure que l'histoire avance. Ici, l'administration a validé la répartition sociologique : les ghettos d'hier sont devenus des zones dont les habitants ne peuvent sortir librement. La technologie a modifié radicalement la sexualité. Mais l'engrenage qui projette les individus du dénuement à la misère, et de la misère à la dépendance, et de la dépendance à la délinquance, fonctionne toujours aussi bien qu'autrefois, malgré les hélicoptères et les dispositifs sécuritaires. Ainsi décrit, ce livre semble coller à la trame classique des dystopies, où les dysfonctions d'un monde sont relevées par le regard et le sort de héros rebelles, comme chez Bradbury (Fahrenheit 451), Orwell (1984), Silverberg (Les Monades urbaines)... Le livre de Blandine Le Callet s'en distingue finement en donnant la primauté aux personnages - Lila K, bien sûr, mais aussi ce « vous » avec qui l'héroïne connaîtra l'amour. Certes, la romancière révèle ce qui nous attend quand nos sociétés auront poussé jusqu'à leur terme les principes de précaution et le goût de la sécurité. Mais, plus que la fable futuriste vantée en quatrième de couverture, son livre apparaît comme un mausolée : celui d'une emmurée vivante. Ou une Ballade comme celle qu'Oscar Wilde écrivit dans sa geôle de Reading. Dédiée à cette Lila K, victime ordinaire du futur, que l'auteur a décelée entre les lignes du présent.

Alexis Brocas

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