Littérature

L'Aile tatouée
Mircea Cartarescu
L' Aile tatouée clôt la trilogie d'Orbitór, commencée par Mircea Cartarescu il y a quinze ans avec L'Aile gauche. Ce troisième volume, éblouissant, hisse l'auteur roumain au zénith de la littérature européenne. Le corps d'un papillon est un univers à lui seul, comme ce roman initiatique, symbolique, réaliste, spéculaire, philosophique, poétique, et bien d'autres choses encore, écrit, et magnifiquement traduit, dans une prose savante, populaire, lyrique, comique, triviale - mélange de styles, de tons, de niveaux de langue qui réserve de longs moments de délectation. Quatre récits s'entrecroisent, se répondent, en un subtil jeu d'échos, jusqu'à l'apothéose finale qui nous fait passer dans un autre monde, comme dans une nouvelle Divine Comédie.
Dans le premier récit, on suit les développements de la Révolution roumaine de 1989, avec l'évocation drôle et grinçante d'une société à bout de souffle, soumise à l'arbitraire d'un grand malade. Les deuxième et troisième chroniques évoquent l'intimité absolue d'un enfant et de sa mère, les magies d'un monde qui s'ouvre au regard naïf du jeune Mircea : trompeuse perspective. Car la famille cache un secret : Victor, le frère jumeau, l'enfant volé, élevé dans un bordel, insensible, criminel, tortionnaire, dont le parcours initiatique est une lente rédemption. Enfin, la dernière chronique, récit du récit en train de s'écrire, brasse l'ensemble de ce gigantesque dispositif en réintroduisant le personnage de Herman, ami et guide du narrateur, probablement la métaphore fantasmée de l'écrivain démiurge. On comprend qu'un tel livre ne se résume guère : il faut se laisser emporter par ce tourbillon, dont l'ambition est de recueillir l'héritage romanesque de tout un siècle depuis Joyce, Kafka ou Faulkner. Le pari de Cartarescu, qui a les moyens de son hubris littéraire, est que le roman total, le roman monstre, quasi cosmique, reste, dans l'ordre de l'art, le moyen souverain de rivaliser avec le monde en le recomposant : la futilité du temps présent est-elle prête à l'entendre ?
Bernard Fauconnier





















