Littérature

Principia rhetorica. Une théorie générale de l'argumentationn
Michel Meyer
Dans notre société dominée par l'impératif de communication, la rhétorique, entendue comme théorie du discours persuasif, est devenue centrale. Après une longue occultation, elle est réapparue dans la seconde moitié du xxe siècle, à travers deux courants distincts. D'une part, Genette, Barthes, le Groupe Mu ont élaboré une rhétorique des figures, tournée vers la stylistique. De l'autre, Chaïm Perelman (1912-1984) a mis en avant une rhétorique de l'argumentation centrée sur le logos. Michel Meyer, son successeur à l'université libre de Bruxelles, tâche aujourd'hui d'offrir une vision cohérente et unifiée de la discipline.
Michel Meyer propose d'aborder la rhétorique par trois concepts fondamentaux : l'ethos, qui exprime le point de vue des valeurs soutenues par le locuteur, le logos, qui relève du style, et le pathos, qui engage l'émotion. Ces trois aspects président à l'articulation des questions et des réponses, dont certaines unissent les interlocuteurs et d'autres les divisent. Par conséquent, « la rhétorique est la négociation de la distance entre des individus à propos d'une question donnée » (p. 21).
Ainsi, l'approche que le philosophe nomme « problématologique » considère que la question est fondamentalement partout, mais inexprimée : « Si je dis à une femme qu'elle est belle, c'est une manière figurée de lui signifier autre chose, que je ne puis peut-être exprimer littéralement sans être vulgaire » (p. 90). Si le problématique définit les questions que nous nous posons, et qui évoluent dans l'histoire, le problématologique désigne la structure qui fait problème et pousse à parler. Le champ argumentatif est donc régi par deux lois : selon la loi d'unité, une réponse peut être une bonne raison d'en affirmer une autre, qui répond à une autre question ; selon la loi de la distance entre individus, tout accord ou désaccord concrétisé dans le discours peut être interprété comme une différence intersubjective. Moralité : « Ce que l'action par le logos ne permet pas de réaliser, le travail sur la distance intersubjective y parviendra peut-être » (p. 95). C'est à partir de là que la rhétorique devient l'art d'avoir raison.
En maître d'armes, Michel Meyer peut alors détailler, autour de l'axe ethos-pathos-logos, les formes de l'argumentation. S'il avait été plus découpé, son texte aurait pu valoir comme un manuel de stratégie verbale. À le lire, des bribes de débats politiques reviennent en mémoire... Des disputes personnelles... D'anciennes amours... L'auteur montre les mille et une manières de faire apparaître ou disparaître la problématicité des réponses : il n'est que de s'installer lucidement dans ce qu'il appelle « l'interaction rhétorique ».
Le jeu de l'interlocution est plus complexe que vous d'un côté et moi de l'autre. Pour approfondir ces rapports, Meyer revient en détail sur ses trois concepts fondamentaux. Il dégage ainsi dans l'ethos plusieurs dimensions qui montrent comment en tirer parti : si l'on veut augmenter la distance, on ramènera l'ethos du côté de l'autorité ; si l'on préfère la diminuer, on penchera du côté de la justice. Dans tous les cas, l'ethos apparaît comme une image littérale de soi, qui oblige l'interlocuteur à vérifier ce qu'il en est effectivement.Vient ensuite le logos. La fécondité du langage se comprend comme une possibilité de rebondir à l'infini partagée entre les interlocuteurs : « S'interroger sur une question, alors qu'on a déjà la réponse, est la source du dialogue » (p. 161). Le langage est donc moins un ensemble de propositions que de réponses, dont la fonction la plus fondamentale est celle de... faire question !
Enfin, le pathos désigne l'aspect affectif de la relation rhétorique. « La passion [est] l'expression subjective d'une valeur, un jugement implicite modulé selon l'axe du plaisir ou du déplaisir » (p. 176). Or les valeurs ne sont pas des normes absolues et transcendantales : elles ont pour origine les différences entre individus qui fondent la vie du groupe. Cette définition dialogique de la communauté suggère que les individus se réunissent moins autour de ce qu'ils ont en commun que sur des différences qu'ils établissent entre eux. La logique des valeurs consiste alors à mettre à distance (voire à sacraliser) ce qui doit être différent. Elles se définissent ainsi au revers des passions : « La passion, c'est la valeur réduite à une simple réaction subjective. Et, inversement, la valeur c'est la passion moins la réponse subjective et émotionnelle » (p. 194).
Tout cela donne envie d'oublier les imprudences de l'auteur concernant la famille, la vie, la religion... Son enseignement est ailleurs : « L'illusion rhétorique consiste à croire que les arguments de chacun comptent, alors que l'objet de la réunion et du dialogue est plutôt la reconnaissance mutuelle du rôle de chacun. »
Maxime Rovere











