Littérature

Nietzsche et Voltaire. De la liberté de l'esprit et de la civilisation
Guillaume Métayer
«La liberté de l'esprit se manifeste avant tout par l'exercice perpétuel du jugement de valeur», Guillaume Métayer «Nietzsche et Voltaire» : de ces trois mots le plus énigmatique est celui du milieu. Comment et pourquoi articuler ces deux penseurs ? Dans ce livre érudit, servi par une écriture que ne renieraient pas les deux maîtres du titre, Guillaume Métayer s'attache à donner des significations précises à ce si petit mot. Nietzsche et Voltaire, c'est déjà une filiation textuelle nettement démontrée par les recherches de l'auteur dans les manuscrits nietzschéens. Nietzsche a lu Voltaire et revendique explicitement une parenté avec certains aspects de sa pensée, parenté qui a été négligée par les commentateurs français de l'un comme de l'autre. Dans sa pratique de l'art d'écrire, qui revendique le «bridage» pour atteindre au grand style, comme dans sa théorie du goût comme sens supérieur, Nietzsche manifeste un intérêt indéniable pour l'auteur de Zadig. Plus encore, Nietzsche aurait découvert un modèle dans la volonté inlassable de Voltaire d'exercer son jugement de valeur sur toute chose. Cet exercice correspondrait à la «volonté de puissance» comme force de jugement et d'interprétation.
Le «et» signifie donc une alliance qui rejaillit sur l'un comme sur l'autre. Sur ce point, la négligence universitaire mérite d'être diagnostiquée : pourquoi personne ne s'est intéressé à cette filiation, alors que le rapport de la pensée de Nietzsche aux moralistes français, à La Rochefoucauld, à Chamfort, mais aussi à Stendhal, est analysé avec beaucoup de précision ? Des nombreuses réponses données ici, on retiendra principalement celle-ci : Voltaire, depuis le XIXe siècle, a perdu de son crédit. Il s'est réduit jour après jour à un réfutateur facile de Leibniz et de son meilleur des mondes, irritant par sa superficialité assumée et son insolence. On comprend alors le refus de le lier à cette figure majeure que Nietzsche va représenter dans la pensée critique française à partir des années 1960. Figure instituée, selon les analyses de l'auteur, pour sortir du marxisme tout en restant critique à l'égard de la bourgeoisie.
Du point de vue de la pensée critique, Voltaire n'a pourtant pas grand-chose à lui envier. Si cela a été négligé, c'est qu'il appliquait ses acides sur des causes déjà gagnées dans les années 1960 : la critique d'une religion omnipotente s'imposant aux moeurs individuelles comme aux pouvoirs exécutifs. Or c'est précisément ce Voltaire que le détour par Nietzsche permet de « dégager » de la gangue des clichés. Retrouvant sa puissance corrosive, il n'est plus ce cynique superficiel dont l'intelligence grandiose serait asservie à des mines de courtisan de la pensée. Le « bel esprit » devient un « esprit libre ». D'où le cri de guerre que Nietzsche reprend à Voltaire et qui résume en un sens leur combat commun contre la religion: «Écrasez l'infâme». Cette alliance permet à l'auteur de nous remémorer par l'histoire des idées deux aspects de cette lutte : d'abord, qu'une confrontation implacable avec l'hétéronomie religieuse a été la matrice de nos libertés ; ensuite, que ce renversement n'est pas uniquement une affaire d'État, mais aussi une affaire de philosophes, c'est-à-dire d'individus pensants par eux-mêmes et audacieux jusqu'à la critique radicale.
On pourrait se demander néanmoins, en examinant ce portrait de Voltaire par les yeux de Nietzsche, où se situe le point limite de la critique voltairienne. Voltaire, auteur de la Henriade, a été le chantre du pouvoir monarchique. On dira qu'il s'agissait pour lui de jouer le pouvoir politique contre le pouvoir religieux. Mais cet indice montre la voie vers une nouvelle lecture : Nietzsche lui-même ne trouvait-il pas dans le Mahomet du Français une « liberté d'esprit » unie à « une mentalité absolument pas révolutionnaire » ? Ainsi, les deux auteurs plaideraient la réforme contre la révolution. La thèse de Guillaume Métayer consiste donc à infléchir, par la force de cette alliance avec Voltaire, notre représentation de Nietzsche dans une direction qui converge moins aisément vers la tradition de critique politique incarnée par Deleuze ou Foucault. Nietzsche comme Voltaire seraient des penseurs de la réforme par l'éducation, ce que Nietzsche appelle le «dressage», ce qui implique un dresseur, dont la figure aristocratique serait celle de l'esprit libre. On remarquera néanmoins que, si Voltaire et Nietzsche se revendiquent d'un certain aristocratisme, celui du premier est bien plus proche du pouvoir que celui du second, qui tire sa légitimité d'ailleurs. Dans tous les cas, leur rapprochement aboutit à une double figure, forte et inattendue, de deux champions de la laïcité, unis dans un combat qui se prolonge jusqu'à nous.
Baptiste Morizot











