Littérature

Les Fleurs de l'intérieur du ciel, chants de l'ancien Mexique
traduits du nahuatl et présentés par Patrick Saurin
Ce livre illustre bien la collection « Merveilleux » des éditions Corti, l’une des entreprises éditoriales les plus originales d’aujourd’hui : c’est, en effet, une merveille !
Merveille de goût et d’intelligence poétique du traducteur, Patrick Saurin, qui, dans ses commentaires à la science sûre et légère, sait nous amener à entendre dans ces chants de l’ancien Mexique une des manifestations les plus pures de l’essence de la parole poétique, en nous montrant, par un jeu subtil de citations et de références, les affinités électives qui relient ces poèmes composés il y a cinq ou six siècles par des princes des hauts plateaux de l’Amérique centrale à quelques-uns des plus beaux textes de la tradition occidentale (de Jaufré Rudel à Rilke, de Bertrand de Born à Rimbaud), et même à certains poèmes japonais. Ce n’est nullement là une tentative de réduire à du déjà-connu l’originalité de ces quinze « chants », vestiges d’une civilisation assassinée par l’hispanisation et la christianisation forcées : c’est au contraire nous faire entendre à quel point ce qui a été détruit était un trésor poétique de portée universelle. Quinze chants donc, recueillis par des religieux espagnols à partir de sources orales au temps de la conquête, et dont la simplicité, la beauté, jaillissent comme une évidence de cette traduction qui en restitue la miraculeuse splendeur.
Au contraire d’autres langues irrémédiablement disparues (plus d’une centaine lorsque commença la colonisation en 1519), le nahuatl, qui était utilisé dans tout le Mexique du fait de l’extension des conquêtes aztèques, est encore parlé aujourd’hui par un million et demi de locuteurs, au Mexique, au Nicaragua, au Guatemala. C’est une langue agglutinante dont la particularité rare est de ne pas distinguer les verbes des noms, tout mot pouvant être utilisé comme prédicat. Il en résulte une vision du monde bien différente de la nôtre. La poésie nahuatl ancienne qui nous est parvenue témoigne d’une simplicité, d’une ferveur miraculeuses, avec ses cris extatiques et ses onomatopées d’invocation que la traduction respecte, indices d’un rituel à jamais perdu mais qui nous reste imaginable : toute citation partielle que j’en pourrais faire ici paraîtrait dérisoire, car il faut lire ces chants à voix haute pour en éprouver la continuité dansante. Que ces vestiges d’un monde disparu nous deviennent accessibles par des livres tels que celui-ci est la preuve, s’il en fallait, que la traduction n’est pas une simple opération linguistique, mais un acte spirituel. Une expérience d’une rare intensité.
Jean-Yves Masson











