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L'Amérique (1965-1990) | Joan Didion | 2246740711

Littérature

L'Amérique (1965-1990) | Joan Didion | 2246740711

Chez la Californienne Joan Didion, l'intelligence est un instinct sauvage. Son regard sur les choses, d'une acuité qui confine à l'effet spécial, agit sur le lecteur comme la détente d'un grand fauve. Son rapport au réel - et à la phrase - est animal : distant, juste, impitoyable, foudroyant plus souvent qu'à son tour. « Journalistiques » à défaut de meilleure définition, ses textes de non-fiction s'imposent et s'insinuent comme des chansons - des tubes, vraiment - au point qu'il paraît parfaitement logique que l'un de ses recueils s'intitule The White Album, en référence à L'Album blanc des Beatles. Autopsiant les illusions essoufflées d'une époque en cours de décomposition sous ses frusques en Technicolor, d'un pays en forme de rêve « où il est fréquent d'égarer son avenir », ces lectures de l'Amérique contemporaine étaient jusqu'ici inédites en français. Il aura fallu la traduction de L'Année de la pensée magique (Grasset, 2007), saisissant récit autobiographique d'un double deuil qui lui valut le National Book Award, pour qu'on la (re)découvre enfin en France (et qu'on réédite l'un de ses romans, Play It as It Lays, sous le titre Maria avec et sans rien, Robert Laffont, 2007). Cette édition française picore dans trois livres - Slouching Towards Bethlehem, 1968, The White Album, 1979, et After Henry, 1992 - la matière d'une vue en coupe du pays du pop art, textes souvent écrits pour Vogue ou Esquire, joyaux du « nouveau journalisme » qui font d'elle une Truman Capote en ballerines. Sauf que, loin de se laisser séduire par ses sujets, elle puise là le carburant de son propre désarroi, décalque l'intérieur du monde qui l'entoure, l'encercle, et bientôt la (nous) cerne. Autre différence notoire avec Capote : sa manière instantanée de saisir l'essence du réel, comme avec un Polaroïd muni d'un objectif panoramique. De cet univers de surfaces, d'artifices, de vertiges, Didion tire de riches analyses sans avoir l'air d'y toucher. La lire c'est, par exemple, l'observer s'approchant, comme pour renifler la peinture encore fraîche, d'une justice de carton-pâte à travers quelques grands procès phares qui ont fasciné l'inconscient collectif et façonné le surmoi d'un pays : Lucille Miller, desperate housewife avant l'heure, Huey P. Newton, leader des Black Panthers (elle s'avoue sensible à la beauté du « problème »), Patricia Campbell Hearst, l'héritière enlevée puis ralliée à la cause pseudo-révolutionnaire de ses ravisseurs, le procès du Cotton Club. Envoyée (très) spéciale quand elle écrit des romans, Joan Didion avance en romancière quand elle se fond dans la masse aléatoire de la jeunesse de San Francisco, où s'agrège et se désagrège le coeur de la contre-culture dans une litanie de prénoms - ou quand elle s'assoit dans un coin pendant une session d'enregistrement des Doors (« les Norman Mailer du Top 50, des missionnaires de la sexualité apocalyptique »). Qu'elle regarde les fissures du monde ou qu'elle nous laisse voir son propre rapport d'analyses psychiatriques à l'heure où elle « craque », elle ne cesse jamais d'être un grand écrivain.

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