Littérature

Où en est la nuit
Jean Hatzfeld
À la frontière de la Somalie et de l'Éthiopie en guerre, un journaliste rencontre un marathonien éthiopien, double champion du monde, exilé sur le front par le pouvoir. Si l'histoire d'Où en est la nuit rappelle évidemment les expériences du reporter de guerre et que Jean Hatzfeld fut, dans une autre vie, journaliste sportif, le roman s'éloigne de l'autobiographie.
Au loin, résonne le bruit sourd d’obus qui explosent ; il y a « des mitrailleuses auxquelles personne ne prête attention ». Des soldats attendent sur une ligne de front. On ne sait pas trop quoi, une guerre très abstraite dans un désert balayé par le vent. Le balcon en forêt d’où l’aspirant Grange n’en finissait plus d’attendre que la drôle de guerre s’éclipse s’est transformé en un hamac dans les dunes. On comprend au bout de quelques pages que nous sommes à la frontière de la Somalie et de l’Éthiopie. Nous voyons ce désert à travers le regard d’un journaliste, un reporter qui ne cesse de se faufiler entre les guerres. Frédéric rencontre Ayanleh Makeda, en faction sur une chaise. Il reconnaît vite ce marathonien, double champion olympique, que le pouvoir éthiopien a exilé sur le front lorsqu’il fut accusé de dopage.
La course peut commencer : le roman, à partir de cette rencontre, retrace le destin brisé de ce sportif dont les jambes s’engourdissent de ne plus courir. Le reporter fasciné par cette figure raconte son histoire, sans précipitation, au gré de ses rencontres, de ses détours dans d’autres guerres, dans d’autres reportages, avec le rythme calme d’une course de fond. Avec le personnage de Frédéric, Jean Hatzfeld se choisit un double : un journaliste plus vraiment journaliste qui ne peut s’empêcher d’interroger les gens qu’il croise, mais qui les interroge trop longuement et profondément pour se limiter à un simple exercice journalistique. Un romancier qui aurait gardé des réflexes de journaliste. Pendant de longues pages, on a l’impression que l’auteur déplace le roman vers une forme intermédiaire : celle d’un carnet de notes et d’entretiens fleuves qui recouvrent des vies, un magnétophone qui enregistre tout, en traversant les rues de Jijiga, dans l’Ogaden éthiopien, dans les bars chauds d’Addis-Abeba, dans les ruelles touristiques d’une ville thermale en Bohême. Dans sa trilogie consacrée au Rwanda, Dans le nu de la vie, Une saison de machettes et La Stratégie des antilopes (Le Seuil, 2001, 2003 et 2007), Jean Hatzfeld bâtissait principalement son travail littéraire sur les récits bouleversants qu’il avait recueillis après le génocide. Il donnait la parole aux survivants, aux tueurs, déplorant ne pas pouvoir laisser entendre les seuls peut-être légitimes : les morts.
Le sous-titre d’ Où en est la nuit précise qu’il s’agit cette fois d’un roman. Mais ce roman garde la précieuse qualité de capter ou de réinventer les inflexions des voix, de faire défiler les récits de ces personnages rencontrés, rêvés ou reconstitués. Il faut dire que Jean Hatzfeld décrit avec une grande puissance la dramaturgie intense des courses, le marathon de Sydney, de Boston ou d’Athènes. À la manière d’un journaliste sportif ? Plutôt comme un exégète, qui analyse la grâce religieuse des gestes : « en courant il sacrifiait à un rite, à la limite d’une pratique liturgique parfois [...] en rapport avec quelque chose d’antique et de communautaire ». Le prêtre qui a initié Ayanleh à la course l’atteste d’ailleurs : il n’a pas pu se doper parce que son christianisme « se limite à l’Ancien Testament » et n’a rien à voir avec les prouesses miraculeuses de Jésus, « plus terre à terre ou plus opportunistes ». Ce rapport mythique à la course, c’est aussi celui de tout un peuple, celui des hauts plateaux éthiopiens, avec ses figures comme Abebe Bikila, vainqueur aux Jeux olympiques de Rome et de Tokyo, icône nationale. À bien des égards, le héros d’ Où en est la nuit est en quelque sorte la face sombre de Bikila, celui qui se fait prendre au piège de la guerre, celui qui accepte son destin de proscrit.
Jean Echenoz faisait le portrait dans Courir (éd. de Minuit, 2008) d’un autre coureur de fond, bien réel celui-là : le Tchèque Emil Zátopek. Est-ce à dire que seuls les coureurs de fond intéressent les écrivains ? Que l’endurance plus que la vitesse possède une puissance romanesque ? Pour en juger, il nous faudrait peut-être un roman sur la facétieuse fusée jamaïcaine, Usain Bolt.











