Par Ghania Mouffok - 07.06.09 - 14H40GMT - d'Alger (Algérie)
Ce matin, rien. Je parcours la presse quotidienne à la recherche de commentaires sur la commémoration du débarquement en Normandie et je ne trouve rien, pas un mot, même pas pour les traditionnels rappels à l’Europe, oublieuse de l’Afrique résistante au nazisme.
La Une des journaux est au foot. « Les verts affrontent l’Egypte dans un match capital à 20 heures 30 à Blida. « Faites-nous rêver ! » supplie le quotidien Liberté en direction de l’équipe nationale qui joue sa qualification à la coupe du monde de football. « Faites-nous rêver ! », « Maintenant ou jamais ! » en rajoute El Watan comme si notre avenir en dépendait. « C’est combien, un salaire décent », s’interroge toujours à la Une, Liberté sans point d’interrogation comme si la question ne méritait pas réponse. On apprend aussi que « le FLN est incontournable » et que « Belkhadem se positionne en maître du jeu ». Pathétique.
Alors que les contours du monde se redessinent, que les frontières de la terreur se négocient de la Corée à l’Iran, de l’Europe à Israël, nous espérons, ce soir, rêver d’une victoire sur l’Egypte, une victoire de petits hommes sur une grande planète qui nous rejette à la périphérie, comme une petite province oubliée et qui s’oublie elle-même en de dérisoires débats sans liberté. La liberté.
Enfin libre de l’enfer de Guantanamo, Lakhdar Boumediène a choisi la France plutôt que de regagner son pays l’Algérie, et il était l’invité inattendu de l’amitié échangée, en conférence de presse, en marge des célébrations du débarquement allié de juin 44, entre Obama et Sarkozy. Quand l’Amérique ferme Guantanamo, a dit en substance le président français, eh bien la France a été là pour l’aider à se débarrasser de ces prisonniers encombrants. La preuve par le vide, c’est le rôle de cet algérien rentré dans l’histoire par l’absence de son propre pays.
Salam aleïkoum a dit à la cantonade Barack Obama à la planète des musulmans depuis le Caire, Oum dounia, la mère du monde. L’Amérique désormais parle arabe, et c’est tant mieux. Mais quelle est la langue des arabes aujourd’hui ? Ont-ils encore une langue pour parler ? Dominés, endettés, corrompus, les gouvernements du monde arabe ont parlé jusqu’alors la langue de l’Amérique, lutte contre le terrorisme, libéralisme, vendant au rabais tous les efforts des indépendances, guettant leur retour dans « le concert des nations ».
Avec Obama, c’est incontestable, l’Amérique change de langue et cet homme porte le changement avec une classe indépassable, mais il porte également toute la puissance encore indétrônée de l’Amérique. Comment ne pas remarquer l’assurance avec laquelle il mène sans aucun effort les cérémonies du débarquement, toujours en tête, premier levé, premier assis, de sa foulée décidée, il invite le monde à le suivre, il ringardise bien des débats. Comment en effet ne pas l’applaudir quand répondant à une question sur le hidjab, toujours en conférence de presse, il répond qu’en Amérique les gens sont libres de s’habiller comme ils l’entendent, la seule chose qui leur est demandée est d’être patriotes.
La presse guettait les divergences entre l’Amérique et l’Europe. Comment ne pas se souvenir, alors, de ces jeunes françaises voilées rejetées aux portes des lycées de la république quand Sarkozy s’embrouille dans sa volonté de convergence avec son ami Obama. Obama mène la danse et invite le monde à le suivre, mais pour aller où ? Obama et avec lui les américains ont compris. Ils ont compris que l’Amérique avait perdu la guerre, en Afghanistan, en Irak, en Palestine, au Liban. Ils ont perdu la guerre de se soumettre la planète du pétrole parce qu’il est bien là, le drame arabo-musulman, il est au coeur de sa terre transformée depuis en champs de ruines de Kaboul à Bagdad. Mais si l’Amérique enlisée a perdu pendant que ses boys mourraient aux côtés d’Irakiens, dans un même gâchis, les spéculateurs dans leurs bulles pillaient la planète jusqu’à la perdre dans une crise sans précédent.
Mais si l’Amérique a perdu, alors qui est le vainqueur ? Les vainqueurs, ce sont peut-être tous ces morts qui encombrent nos mémoires et qui rappellent aux tyrans du monde arabe que jamais leur tyrannie n’a empêché les résistances populaires, de Bagdad à Gaza. Pendant qu’ils parlaient la langue de l’Amérique, les résistances inventaient une autre langue, langue violente, ambigüe, langue de survivants puisant dans celle des ancêtres leurs linceuls de morts. Mais leur victoire n’est pas notre liberté. Obama, élu, veut sauver l’Amérique. Dans nos provinces oubliées, qui veut nous sauver ? Où sont nos gouvernants qui nous diront à leur tour, assalam aleïkoum, que la paix soit sur vous ? Faites-nous rêver. Nous pourrons rêver lorsque nos rêves ne seront pas réduits aux barrières d’un stade de foot. "I have a dream" comme disait l’ancêtre d’Obama.