Florian Zeller, dramaturge : Apprivoiser Il m'a toujours semblé qu'un mot était par essence indomptable, qu'il ne pouvait pas complètement se réduire à sa définition, aussi précise soit-elle, et qu'à ce titre un dictionnaire ne pouvait être qu'un guide approximatif pour aller à la rencontre des mots. Approximatif parce que trop précis : «Rendre moins sauvage, moins farouche» nous dit-on. Mais j'aime qu'un mot puisse trouver un autre sens, une autre dimension, se nourrir d'un autre arrière-pays, seulement pour soi, parce qu'un jour il a été prononcé par telle personne, dans telle phrase, dans tel contexte. Et dans cette galaxie subjective, s'il fallait s'approcher de ce mot-là, de ces quelques lettres douces, qui nous laissent croire qu'on pourrait, précisément, les rendre moins sauvage, le premier écart poétique serait d'évoquer le dialogue entre Le Petit Prince et le renard. «Tu n'es encore pour moi qu'un petit garçon, lui dit ce dernier. Et je n'ai pas besoin de toi. Et tu n'as pas besoin de moi non plus. Je ne suis pour toi qu'un renard semblable à cent mille renards. Mais, si tu m'apprivoises, nous aurons besoin l'un de l'autre. Tu seras pour moi unique au monde. Je serai pour toi unique au monde...» Apprivoiser, ce ne serait pas simplement rendre moins quelque chose (moins sauvage, moins farouche, moins rétif, moins...), ce ne serait plus diminuer la nature d'un autre, mais au contraire l'arracher au commun, à l'anonyme, au ravage de l'identique. Ce serait le rendre unique, l'élever au-dessus de la multitude et donc lui donner un visage pour pouvoir lui dire à l'oreille, dans le massacre des foules, «toi je te connais, toi je t'aime».
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date : 01.03.2008 durée : 00:00:49
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