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retourMétier du cuir : Bottier

transcription

Raymond Massaro
J'ai repris le flambeau de la maison Massaro. La maison Massaro, elle a une longue histoire. Elle a été fondée ici, au même endroit, dans je pense à peu près le même décor, le 15 octobre, on en est pas loin, 1894. Et trois générations de Massaro, c'est-à-dire mon grand-père, mon père, et moi-même ont succédé pour arriver aux cent dix ans de la maison.
Le toucher du cuir est quelque chose de formidable. D'ailleurs, si vous me voyez prendre une peau, je vais la palper un peu amoureusement j'allais dire. Le toucher est quelque chose chez nous de très sensible. Je sais à l'avance que cette peau-là va convenir à Mme Untel et l'autre plutôt à Mme Untel. Parce que une personne a besoin de beaucoup plus de souplesse, de tendresse, comme nous disons nous, et puis l'autre a besoin d'un peu plus de dureté dans sa recherche du cuir. C'est ça le bottier. Chaque personne a son pied…  les deux pieds différents, en plus. Donc il faut l'aider à rechercher dans les matières.
« Marchez un petit peu, vous allez voir. »
Le contact avec le client pour un sur mesure est l'élément essentiel. Parce que en plus y'a la psychologie (1), on cherche. Pourquoi une femme veut un talon de douze pour une cérémonie ? Il faut chercher un petit peu le ressort psychologique qui l'anime. Pourquoi elle veut une chaussure pour telle occasion ? Pourquoi à un moment donné elle va rechercher plus l'esthétique, pourquoi plus le confort ? Et ça ce n'est que le contact avec le client qui vous le fait trouver.
« Ça. Et l'entrée… Alors tout ça, ces mesures vont servir à l'établissement de la forme en bois qui va nous donner le prototype. Est-ce qu'on fera un genre de bout un petit peu pointu comme ça, allongé ? C'est joli. Raisonnablement, parce que le pied, vu votre taille, il est bien. Donc il faut pas l'allonger démesurément, hein ? »
Raymond Massaro, hors champ
Vous savez que pour faire une paire de chaussures il faut une quarantaine d'heures de travail. Ça peut être moins, ça peut être plus, suivant la dextérité d'ailleurs de chacun. Quand on fait des prototypes, on peut mettre des heures, on compte pas son temps (1).
Le bottier est un métier complexe. Y'a différentes étapes (1) et j'allais dire différents corps de métier. C'est pour ça que c'est un métier difficile. Le premier métier si je peux dire, c'est prendre la mesure du pied et puis après faire une forme en bois d'après ce pied. Et la forme en bois restitue les mesures du pied mais en plus, l'esthétique qu'on veut apporter. Vous avez le travail du patronnier. C'est-à-dire celui qui dessine d'après le dessin, le modèle qu'a choisi la cliente. Il dessine son prototype sur la forme.
En plus, intervient un troisième métier, c'est-à-dire, d'après le patron, celui qui fait le dessus de la chaussure, ce qu'on appelle la tige en terme de métier. Et vous avez ensuite, après, un autre métier qui est celui qui monte cette tige et qui bâtit la chaussure. C'est le monteur. C'est pour ça que ce métier de bottier est très complexe.
Raymond Massaro
Montre ! On peut tirer un petit peu plus à l'intérieur. Voilà ! Et surtout résorber les plis. Voilà ! Ça, c'est bon ! Voilà !
Raymond Massaro, hors champ
Donc je suis là pour imprimer le fil conducteur à l'atelier. Mais je suis chaque étape. Chaque étape est difficile parce que dans une chaussure de femme, quand vous faites ce qu'on appelle un escarpin, à deux millimètres près, c'est plus du tout (1) la même chose. Il faut vraiment être très vigilant sur les mesures.
Passer son temps et sa vie au pied des femmes, c'est un bonheur après. Sur le moment, vous êtes souvent très malheureux parce qu'elles sont difficiles. Un homme, je dis la clientèle homme, c'est plutôt un peu lâche. Si ils vous aiment pas (1), ils vous quittent. La femme elle reviendra quinze fois mais quinze fois elle voudra ce qu'elle a là. Donc elle vous lâchera pas (1). C'est elle qui vous apprend le métier. Donc vous pestez à ce moment-là mais elle m'a apporté, elle a comblé ma vie parce que c'est une recherche, tout le temps, permanente, de l'esthétique à mort. Une femme, elle sait ce qu'elle veut, elle le veut, elle le veut, elle l'aura. Dans sa tête c'est comme ça.
Raymond Massaro
Ce qui m'embêterait, c'est de partir. Et je sais que je vais laisser une masse de travail derrière moi. Et qui va prendre ce travail, hein ?  Et c'est ça qui m'inquiète le plus. C'est pour ça qu'à mon âge je travaille toujours. C'est animé par la passion mais en me disant : « Y'a tellement à faire dans ces métiers que on peut jamais s'arrêter (1). » C'est là qu'on voudrait être un peu immortel, entre guillemets, pour continuer toujours.

(1) Langue orale. Les formes grammaticalement correctes sont : « il y a la psychologie », « on ne compte pas son temps », « il y a différentes étapes », « ce n'est plus du tout la même chose », « s'ils ne vous aiment pas », « elle ne vous lâchera pas » et « il y a tellement à faire dans ces métiers, qu'on ne peut jamais s'arrêter ».

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