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retourDany Laferriere

transcription

Bernard Pivot
Vous venez d'un pays où le créole lutte contre la langue dominatrice c'est-à-dire le français, vous arrivez dans un pays, le Québec, où la langue française lutte contre une langue dominatrice et colonisatrice, à savoir l'anglais.
Dany Laferrière
Il y a tout un chemin de langue. J'ai commencé ma vie où il fallait apprendre le français et naturellement en maugréant, « c'est pas ma langue, pourquoi je l'apprends ? » Et parce que je savais tout déjà en créole, le nom des fruits, le nom des arbres et tout, et brusquement, il faut traduire. Et donc on était fâché. Mais les livres voulaient cette culture. Et ,brusquement, la situation a changé en Haïti. C'était ce qu'ils appellent « l'indigénisme », c'est-à-dire il fallait retrouver nos valeurs, donc c'est le créole, et le créole le plus paysan, avec l'accent le plus paysan, et tout, et il fallait combattre cette langue de domination, c'est des colons finis. Je quitte Haïti, je tombe à Montréal, on me dit, non c'est pas la langue, c'est la langue du dominé. C'est l'anglais qui domine, non, non, pas du tout…
Bernard Pivot
Il faut résister.
Dany Laferrière
…Il faut aider, il faut aider, il faut résister, il faut participer. Exactement ce que je venais de faire avec le créole. Je quitte Montréal en 90, j'arrive à Miami. On me dit - parce que, là, j'ai la langue du colon, c'est l'anglais - j'arrive, on me dit, mais non, mais non, pas du tout, c'est l'espagnol qui est majoritaire, c'est 52 %. Donc, d'ailleurs, à Miami, c'est toujours, c'est l'espagnol d'abord, l'anglais et le créole. Donc il faut résister, il faut parler anglais, il faut se battre pour l'anglais.
Bernard Pivot
On peut se demander finalement, pourquoi vous n'avez pas choisi d'écrire en anglais après avoir écrit en français, d'écrire dans la langue, dans la langue évidemment, qui est aujourd'hui, presque universelle ?
Dany Laferrière
Mais c'est parce que j'avais compris, mais cela très honnêtement, que je peux écrire anglais en français. Et d'ailleurs mon premier roman, Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer ?… Quand mon traducteur, David Homel a voulu le traduire, je lui ai écrit une lettre pour lui dire : c'est facile, parce que c'est un livre anglais, seuls les mots sont en français. Lui, il a pensé que c'était une plaisanterie. Il dit, bon, Dany Laferrière fait des paradoxes et tout, et quand il l'a traduit, il m'a dit : tu avais raison, seuls les mots étaient en français. Parce que les gens pensent qu'une langue, c'est des mots. C'est pas vrai, c'est une culture aussi, c'est une manière d'être. D'ailleurs, même si on traduit Hemingway en français, c'est toujours Hemingway. Ce type de l'Idaho, c'est toujours un Américain. Donc c'est pas une question de mots, on sait très bien que c'est… Donc c'est une manière d'être. Je peux écrire en français, moi, dans toutes les langues. Si j'arrive à pénétrer le hongrois, à le connaître, je peux écrire, et en français, du hongrois.
Bernard Pivot
Donc vous auriez pu choisir l'anglais finalement.
Dany Laferrière
Donc, donc je n'ai pas à choisir l'anglais, puisque j'écris certains livres en anglais. Comment faire l'amour avec un nègre sans se fatiguer, le dernier livre que j'ai publié ici, cette grenade dans la main du jeune nègre est-elle une arme ou un fruit ? , c'est un livre américain. C'est écrit en anglais, seulement les mots sont en français. Mais, par exemple… C'est des mots en français.
Bernard Pivot
Oui, mais enfin, ces mots sont quand même en français.
Dany Laferrière
J'ai des livres écrits en français, c'est-à-dire, et les mots, et la culture, et l'ambiance sont de langue française.

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