transcription
Andreï Makine
Un seul livre suffit, un seul livre, Fatigué de Guy de Maupassant, les nouvelles de Guy de Maupassant, suffit pour vous enflammer. Je pense qu'on minimise la valeur d'un seul livre. Le déclic peut se produire dans un seul livre, grâce à une seule nouvelle, grâce je sais pas à cette strophe par exemple de Racine (1) « Non non, Britannicus est mort empoisonné, Narcisse a fait le coup, vous l'avez ordonné » (2). J'ai essayé, j'étais jeune, j'ai essayé de traduire cette strophe en russe. Ça donnait une page. Et là je me suis dit : « mais quelle concision ! ». Cette langue a une valeur linguistique qui me dépasse. En russe, ça prend une page, il faut développer toute une intrigue n'est-ce pas derrière ça. Racine, grâce à ce laconisme volontaire de sa langue, il nous impose toute une intrigue, mais en quelques mots, exprimée en quelques mots. Et je pense que ce n'est pas une mauvaise chose de changer de langue. Parce que c'est à ce moment-là que la vraie interrogation littéraire et poétique surgit.
Bernard Pivot
C'est-à-dire ?
Andreï Makine
Quand, oui, parce qu'on se demande beaucoup plus, quand on est étranger, quand on écrit dans une langue étrangère, on se pose beaucoup plus de questions sur la langue, sur le style et la littérature, c'est quelque chose où on se pose en permanence cette question-là. Sinon, c'est quoi ? C'est le quotidien transcrit, comme on fait des romans en France ; aujourd'hui, 90 % des romans sont écrits comme ça, c'est-à-dire dans le même langage, le même sabir quotidien, on écrit des romans sur le quotidien qu'on vit, et donc ça fait des fameuses autofictions à la française, à mon sens illisibles et inutiles, mais c'est la mode. Tandis que quand on vient de l'étranger avec une langue qui au départ n'était pas votre langue, enfin qui n'appartenait pas à vos tripes, mais qui est sortie, je sais pas, comme par une volonté divine, qui vous est tombée dans la tête, c'est à ce moment-là qu'on commence à s'interroger : mais pourquoi ? Pourquoi construis-je cette phrase-là ainsi ? Pourquoi je change de syntaxe ? Pourquoi la neige en russe et la neige en français c'est une, c'est deux matières tout à fait différentes ?…
(1) Célèbre auteur français du XVIIe siècle
(2) Citation de la pièce de théâtre Britannicus (acte V, scène 1) de Racine.
Un seul livre suffit, un seul livre, Fatigué de Guy de Maupassant, les nouvelles de Guy de Maupassant, suffit pour vous enflammer. Je pense qu'on minimise la valeur d'un seul livre. Le déclic peut se produire dans un seul livre, grâce à une seule nouvelle, grâce je sais pas à cette strophe par exemple de Racine (1) « Non non, Britannicus est mort empoisonné, Narcisse a fait le coup, vous l'avez ordonné » (2). J'ai essayé, j'étais jeune, j'ai essayé de traduire cette strophe en russe. Ça donnait une page. Et là je me suis dit : « mais quelle concision ! ». Cette langue a une valeur linguistique qui me dépasse. En russe, ça prend une page, il faut développer toute une intrigue n'est-ce pas derrière ça. Racine, grâce à ce laconisme volontaire de sa langue, il nous impose toute une intrigue, mais en quelques mots, exprimée en quelques mots. Et je pense que ce n'est pas une mauvaise chose de changer de langue. Parce que c'est à ce moment-là que la vraie interrogation littéraire et poétique surgit.
Bernard Pivot
C'est-à-dire ?
Andreï Makine
Quand, oui, parce qu'on se demande beaucoup plus, quand on est étranger, quand on écrit dans une langue étrangère, on se pose beaucoup plus de questions sur la langue, sur le style et la littérature, c'est quelque chose où on se pose en permanence cette question-là. Sinon, c'est quoi ? C'est le quotidien transcrit, comme on fait des romans en France ; aujourd'hui, 90 % des romans sont écrits comme ça, c'est-à-dire dans le même langage, le même sabir quotidien, on écrit des romans sur le quotidien qu'on vit, et donc ça fait des fameuses autofictions à la française, à mon sens illisibles et inutiles, mais c'est la mode. Tandis que quand on vient de l'étranger avec une langue qui au départ n'était pas votre langue, enfin qui n'appartenait pas à vos tripes, mais qui est sortie, je sais pas, comme par une volonté divine, qui vous est tombée dans la tête, c'est à ce moment-là qu'on commence à s'interroger : mais pourquoi ? Pourquoi construis-je cette phrase-là ainsi ? Pourquoi je change de syntaxe ? Pourquoi la neige en russe et la neige en français c'est une, c'est deux matières tout à fait différentes ?…
(1) Célèbre auteur français du XVIIe siècle
(2) Citation de la pièce de théâtre Britannicus (acte V, scène 1) de Racine.





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