Brina Svit


Brina Svit est née le 31 mai 1954 à Ljubljana en Slovénie où elle a fait ses études. Depuis 1980 elle vit à Paris avec son mari et ses deux enfants Leni et Pierre. Chroniqueuse régulière de la presse slovène pour le quotidien national Delo avec deux rubriques hebdomadaires : « Paris-grafije » et « Tout ce qui brille n’est pas roman » dans le supplément littéraire, elle est également scénariste et réalisatrice de trois courts-métrages en France.
En mai 2003 est paru, aux Éditions Gallimard, son premier roman écrit directement en français : Moreno. Elle l’a ensuite traduit en slovène. Pour ce roman, elle a obtenu le prix du rayonnement de la langue et de la littérature française.

Nous avons voulu connaître son opinion à propos de l’entrée de la Slovénie dans l’Union Européenne.

Quel sentiment éprouvez-vous aujourd’hui pour votre pays d’origine?

Rien de particulier. J'ai deux pays, deux langues, deux cultures. Pour les Slovènes je suis trop française, pour les Français sans doute trop slovène, mais pour moi ça va bien comme ça. J'ai normalisé cette schizophrénie que j'ai installée il y a longtemps maintenant.

Quels sont les atouts culturels de votre pays au moment de l’adhésion?
Les Slovènes sont tous poètes, à cause de leur langue je suppose, très souple, très émotionnelle et libre. Ils ont un bon théâtre, moderne et expressif, quelques très bons chorégraphes. Ils sont assez forts en communication visuelle, graphisme, design.

Croyez-vous à une identité culturelle européenne?

Bien sûr et surtout en tant que romancière, car le roman est un genre éminemment européen. C'est l'Europe qui a inventé le roman. Si Descartes nous a appris que nous sommes sujets parce que nous pensons, Cervantès nous a fait découvrir l'existence comme aventure individuelle. Et je dirai même : je ne veux pas m'inscrire dans la littérature nationale, ni slovène, ni française, mais dans la littérature européenne, ce qui veut dire dans l'histoire du roman.

Ne pensez-vous pas que cette identité risque de voler en éclats avec l’arrivée de 10 nouveaux pays dans l’Union?
Cette question me fait penser à la question que se posent les Slovènes par rapport à leur identité nationale. Est-ce qu'elle ne va pas se perdre dans la nouvelle Europe ? L'identité slovène va se perdre dans la mesure où ils vont la laisser se perdre, c'est tout. Et l'identité européenne – celle qui est née avec la philosophie grecque - ne va pas voler en éclats avec l'arrivée des dix nouveaux pays qui traditionnellement et culturellement ont toujours fait partie de l'Europe. Au contraire, elle va se renforcer, s'équilibrer autrement…

Comment l’entrée dans l’Union européenne peut-elle transformer votre pays d’origine?

Je pense que ça va forcément changer les mentalités. Moins d'égocentrisme, de narcissisme, de cette façon qu'ont les Slovènes de regarder leur nombril. Moins de xénophobie aussi, surtout par rapport aux ressortissants des ex-républiques yougoslaves. Plus de vent qui va balayer de vieux complexes.

Y a-t-il une attente particulière chez vos concitoyens quant à cette adhésion?

Je ne peux pas trop en parler, je ne sais pas. Ceux qui travaillent dans l'agriculture ne disent pas la même chose que ceux qui sont dans la culture.

Devenir citoyen européen, cela change-t-il quelque chose?
Si je réponds pour moi, ça ne changera rien. Je me sens européenne depuis longtemps. Une européenne d'origine slovène. Ce n'est pas seulement une sensation, mais une réalité : je vis à Paris, j'ai une maison près de Trieste, j'écris dans deux langues, mes enfants en parlent quatre, mes livres sont traduits en six langues européennes. Je me sens aussi bien chez moi à Trieste, à Madrid qu'à Paris et à Ljubljana. A Sarajevo aussi, surtout à Sarajevo.


Propos recueillis par Marian Naguszewski

Crédit photo : J. Sassier/Gallimard